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Type : Word

Taille : 92 ko

Date : 23-11-2003

"Ragnarök" de Alain Ternus

Mise en ligne : 1er décembre 2003

Texte de l'article :

Personnages 
AL
POETE (parle en grec - transcription en phonétique)
TRADUCTRICE

La relation entre AL et à la fois le POETE et LA TRADUCTRICE n’est pas claire, et ce, délibérément. Dans un sens - parce qu’ils font ce que lui fait à un niveau différent et dans une ancienne tradition ; ce sont ses ancêtres. Des ancêtres réveillés du royaume des morts - qui en quelque sorte, planent autour de AL - se faisant l’écho de sa lutte avec celle d"Ulysse. En fait ce sont des fantômes - ou des anges gardiens (comme les âmes des ancêtres appelées des morts - par la lutte d’un descendant - sont invariablement protectrices).

Naturellement, l’indication scénique est un peu abstraite…

AL
Le 27 juin, rue Suger à Paris, je me fais toper en flag’ à la sortie d’un appart’ : Vol avec effraction.

Une heure plus tard, à la 5° D.P.J., des vols avec effraction, c’est à coups de pompes dans les ’testicules’, qu’on m’en reproche une bonne soixantaine.

Même quartier, même période, et surtout même ’modus operandi’...

Des conneries. Aujourd’hui, le dossier compulsé, je suis persuadé que dans le tas, il y en avait au moins deux ou trois qui ne me concernaient pas.

J’ai beau serrer les dents (et le reste), j’ai beau ne reconnaître que le flag’, le mandat de dépôt sera établi pour vols avec effraction. Un S qui pèse son poids, pour un multirécidiviste... comme moi... 

Direction le bloc A de la Maison d’Arrêt de la Santé. Quatre mois à m’en refaire une. Jogging et musculation pour éliminer les scories de la came.

A l’extérieur, Lina suit le chemin opposé. Elle se désagrège littéralement. L’héroïne que nous prenions quotidiennement ne lui suffit plus. Il lui faut s’abrutir. Ne plus penser. Elle s’enfile de la coke à longueur de nuit.

Lina. Ma femme. Plus que mon double au féminin. Mon autre moi.

POETE et TRADUCTRICE avancent à l’avant-scène, côté cour et côté jardin, respectivement. Durant la séquence suivante, AL monte curieusement vers chacun... les regarde. Ils reconnaissent sa présence.

POETE
entha do / o nuk / tas duo / tamata / kumatey / paygoy

TRADUCTRICE
Durant deux nuits et deux jours, sur la mer hérissée de crêtes

POETE
plazdayto / polla day / oi kratey / ay ptoley / ossayt all / yathon

TRADUCTRICE
il erra, et souvent son cœur entrevit sa perte.

POETE
all hotay / day tritone / emar / euploka / mos teles / hayose

TRADUCTRICE
Lorsque l’Aurore bouclée porta le jour troisième,

POETE
kay toe ape / ate anay / mose mane ay / powsato / ayday ya / lene

TRADUCTRICE
alors le vent cessa de souffler, et ce fut grande

POETE
eplayto / nenaymey / e odar / a skydon / aysee day / gayan

TRADUCTRICE
sérénité de la mer. Il vit que la terre était proche,

POETE
ogzo ma / la proey / don mega / lou hopo / kumatos / arthayse

TRADUCTRICE
d’un oeil aigu, en se soulevant au sommet d’une vague.

POETE se retourne et se retire vers l’arrière-scène, côté jardin dos tourné au publie. AL bouge vers l’avant-scène côté cour.

AL
Lina qui pète les plombs.
(TRADUCTRICE - devenant LINA et immobile en quelque sorte, à l’avant-scène, côté cour, lève les bras très douce-ment et couvre sa figure)
Car ce coup-ci, elle me voit parti pour un minimum de 4 ou 5 piges. Et sa pragmatique, je la comprends. Six ans plus tôt, nous n’étions ensemble que depuis trois mois, lorsque je suis tombé, pour la énième fois... Au tribunal, ça a fait deux piges. Et pas de la plaisanterie. Du ferme. Du confirmé en Chambre d’Appel… Pour une vague suspicion de tentative...

TRADUCTRICE se tourne et se retire vers l’arrière-scène, et traversant de gauche à droite - rencontre POETE qui lui, traverse de droite à gauche. POETE tend une fleur à TRADUCTRICE et continue vers le centre de la scène, côté cour tandis que TRADUCTRICE traverse l’arrière-scène vers le centre de la scène, côté jardin.

Alors là, pour des affaires réussies qui se comptent par dizaines... la p’tite Lina, elle me voit très très mal barré. Et, mine de rien, je n’en mène pas large non plus. Mais bon ! Il faut bien continuer d’avancer... Autant que ce soit avec le sourire. J’en sortirai bien un jour.

Pendant que AL termine, TRADUCTRICE arrive derrière lui, avant-scène, côté jardin - se tenant derrière son épaule droite et lui donne la fleur. POETE se trouve au centre de la scène, côté cour. Alors qu’il parle, il mime la séquence.

POETE
hose dot an / aspasey / os bio / tos pay / dessi pha / naye

TRADUCTRICE
Comme la vie soudain paraît douce aux enfants dont leur père

POETE
patrose hos / en noo / soy kaytay / krater / algea / paskone

TRADUCTRICE
gît dans la maladie, sujet à d’affreuses souffrances,

POETE
dayrone / Taykomay / nose stugay / rose day oi / ekrya / daimon

TRADUCTRICE
depuis longtemps déjà, un démon odieux le consume

POETE
aspassy / on dara / ton gay they / oi kako / taytos ay / lousan

TRADUCTRICE
mais les dieux, en chassant le mal, adoucissent sa vie

POETE
hose odu / Say as / paston aye / aysato / gaya kye hula

TRADUCTRICE
aussi douce apparut à Ulysse la terre et ses arbres,

AL
Après quatre mois au bloc A, je suis muté en 2° Division. Seul en cellule. Seul avec moi-même, amputé d’une bonne moitié : Lina a définitivement déserté le parloir.

TRADUCTRICE traverse derrière AL pour venir devant lui en se dirigeant de l’avant-scène, côté jardin à l’avant-scène, côté cour. Pendant que POETE, se tourne vers l’extérieur - en contrepoint avec TRADUCTRICE - traverse l’arrière-scène, de côté jardin à, côté cour. Ils finissent tous deux par se retrouver face à face - au centre de la scène, côté jardin et côté cour - et au prochain passage quelque peu long de AL - ils font "le miroir" - un exercice de mime bien connu.

Son courrier se fait de plus en plus rare, de plus en plus pauvre… Et elle vit tout çà encore plus mal que moi.

Autre forme de pauvreté, l’argent des mandats passe entièrement dans la coke. Je n’ai jamais autant haï les dealers que durant cette période... Il y a bien une autre personne qui m’aime et qui fait ce qu’elle peut, mais seul en cellule, avec 250 balles par mois, on sent tout de suite qu’on n’est pas au Ritz. 250 balles, c’est insuffisant pour 4 locations hebdomadaires d’un poste de télévision. Et s’il n’y avait que la télé ! Le savon, le sel, les clopes, le P.Q., un stylo, tout se vend. Il n’y a rien de gratuit. Une serpillière ça s’achète, alors la confiture !

Nous dirons donc que là, l’année universitaire s’annonce difficile. Seul, fauché. La sinistre perspective de quelques années de plus entre ces murs suintant les hurlements déments engendrés par l’oppression. Mon lecteur de cassettes qui s’obstine à bouffer chaque bande que je lui glisse. Pas de vêtements chauds pour passer l’hiver, cet hiver qui s’annonce en rafales, dans cette cellule glaciale. Pas de quoi se branler avec le sourire. Non, vraiment pas.

Maintenant AL est en train de marcher de long en large à l’avant-scène comme s’il était dans une cellule.

Et pourtant, je souris. Je me prépare à passer haut la main mes U.V. de seconde année de DEUG de Lettres Modernes. De ma douzaine d’années de taule, j’aurai au moins su retirer ça. Le B.E.P.C., l’entrée à la Fac. Et toujours avec mes problèmes.

TRADUCTRICE et POETE gèlent. AL se retourne et les regarde.

POETE
(quelques vers non-traduit)

AL
Je ne sais plus pour quel bobo stupide je me suis retrouvé devant ce toubib qui m’a pris le chou jusqu’à ce que j’accepte de subir un nouveau dépistage. Il est vrai que le dernier en date... datait.

La prise de sang, je m’en souviendrai (!), quoique bien plus épouvante pour l’infirmière que pour moi. Dix-huit trous avant qu’une veine en consente à se laisser pénétrer. Comme un long parcours de golf. Et encore, j’ai eu chaud. C’était une infirmière qui connaissait son boulot. Mais trop d’années dans la came, ça nique les veines. Et ça, c’est le moindre mal.

Allez ! ce dépistage.

Une semaine d’attente pour connaître le résultat.

Une semaine... un livre, un film, une chanson. Quelques minutes d’attention, puis sans que je m’en aperçoive mon esprit part battre la campagne, loin, très loin. A quand la dernière prise de risque ? Et c’était où ? Avec qui ? Et Lina ? Et...

Et lorsque je me reprends, je dois aussi reprendre mon livre 15 ou 20 pages en arrière. A la Télé l’assassin se fait arrêter sans que j’aie vu l’ombre d’un cadavre. De Léo Ferré, le D.J. est passé au Grateful Dead et pour ce qui est des cours dispensés par les profs de Jussieu, je ne vous raconte pas.

-Si, raconte !!!

Non.

POETE et TRADUCTRICE tous deux tournent le dos doucement au public. Ils traversent l’arrière-scène - se tournent en directions opposées - traversent l’avant-scène - entrent et se rencontrant au centre de l’avant-scène. Ils se retournent - POETE face à l’audience - TRADUCTRICE de profil, face au côté cour. Pendant qu’ils font cette manœuvre très stylisée, AL traverse l’endroit du centre de la scène jusqu’à l’arrière-scène, côté jardin où il ’plaque l’aigle’ contre un mur comme s’il était entrain d’être fouillé par la police.

POETE
nakey day / paygar-nay / nose posin / epayroo / ay pee/ bane eye

TRADUCTRICE
Il nagea pour prendre pied sur le sol au plus vite.

POETE
all hoytay / tosson a / pen os / on tay gay / gonay bo / aysas

TRADUCTRICE
Mais quand il fut à portée d’un cri lancé de la rive,

POETE
Kye day / doupon a / kousay poe / ti spila / dessy tha / lasase

TRADUCTRICE
il entendit le fracas de l’eau se brisant sur les roches

POETE
roktay / gar rnega / kuma po / tee skayron / epay / royo

TRADUCTRICE
une énorme vague heurtait la terre ferme

POETE
daynone aye / raygomay / none aylou / toe day / panth alos / aknay

TRADUCTRICE
avec un bruit affreux, et couvrait le rivage d’écume.

POETE
o gar es / an leemay / nes nay / on oukoi / ood epi / ogaiy

TRADUCTRICE
Nulle crique, nul port n’offrait un refuge aux navires.

POETE
all aktay / prob lay / tes ay / san spila / des te pa / goi te

TRADUCTRICE
Il n’y avait que récifs, écueils et côtes rocheuses.

POETE se retourne et traverse l’arrière-scène pour aller vers AL. Il donne des cigarettes et de l’argent à AL. TRADUCTRICE se retourne vers l’audience et répète ses lignes (sans grec) traversant du centre de la scène jusqu’à l’avant-scène, côté cour.

TRADUCTRICE
Il nagea pour prendre pied sur le sol au pied au plus vite. Mais quand il fut à portée d’un cri lancé de la rive, il entendit le fracas de l’eau se brisant sur les roches. Une énorme vague heurtait la terre ferme avec un bruit affreux, et couvrait le rivage d’écume. Nulle crique, nul port n’offrait un refuge aux navires. Il n’y avait que récifs, écueils et côtés rocheuses.

Il est dans l’eau monstrueuse. Il n’a plus sous les pieds que de la fuite et de l’écroulement. Les flots déchirés et déchiquetés par le vent, l’environnement, hideusement, les roulis de l’abîme l’emportent, tous les haillons de l’eau s’agitent autour de sa tête, une populace de vagues crache sur lui, de confuses ouvertures le dévorent à demi : chaque fois qu’il enfonce, il entrevoit des précipices pleins de nuit ; d’affreuses végétations inconnues le saisissent, lui nouent les pieds, le tirent à elles ; il sent qu’il devient abîme, il fait partie de l’écume, les flots se le jetant de l’un à l’autre, il boit l’amertume, l’océan lâche s’acharne à le noyer, l’énormité joue avec son agonie. Il semble que toute cette eau soit de la haine. Il lutte pourtant.

AL
Victor Hugo, Les Misérables.

POETE en réfère clairement à AL quand il parle, lui donne une tape sur l’épaule

POETE
Kay tot O / dousay / os luto / goonata / kye philon / etore

TRADUCTRICE
Alors Ulysse sentit défaillir ses genoux et son âme.

POETE
oktay / sas dara / epay pros / on mega / letora / thumon

TRADUCTRICE
Affligé, il dit ces mots à son cœur implacable.

AL commence à tourner en rond au centre de la scène

AL 
(Une semaine plus tard, salle d’attente de l’infirmerie, 3° Division)
Mon tour venu, j’entre dans le bureau de la toubib. Elle est blonde, plutôt mignonne,
(TRADUCTRICE, face à l’audience à l’avant-scène, côté cour, mime rapidement une « mignonne »)
et discute avec une consœur brune, plutôt vilaine,
(Elle mime « une vilaine »)
qui occupe le bureau voisin. Il y a une porte de communication, entre les deux. Et elles papotent. Chacune sur le pas de sa porte.

POETE place une chaise au centre de la scène et reste près de la chaise.

AL
Celle qui va devenir ma toubib tourne la tête vers moi, me salue et me propose gentiment de m’asseoir. Inutile de m’en prier, je n’ai pas envie de rester debout. Mais bon, c’est gentil quand même.

Je m’assieds devant sa table de travail, (AL s’assoie sur le dos de la chaise, un pied sur le siège. TRADUCTRICE et POETE tournent le dos à audience, traversent jusqu’à l’arrière-scène et restent debout, le dos tourné à l’audience) à la place du patient, bien sûr. Et là, patiemment, je patiente. Si la prison est l’école du crime par excellence, elle est également celle de la patience. D’ailleurs, qu’est-ce qu’une prison, sinon un saumâtre purgatoire constitué de multiples salles d’attente accolées les unes aux autres.

Les toubibs continuent leur discussion professionnelle. Je les écoute une poignée de secondes. Je regarde à droit, à gauche. Il y a plein dossiers sur cette table. En lisant à l’envers, j’ai tôt fait de repérer mon nom. Mon dossier médical. En haut, à gauche, on y a collé une pastille rouge qui me tire l’œil. Un rouge vif, cinglant.

Rouge H.I.V. positif.

Un tremblement de terre. Eruption d’un volcan. Raz-de-marée. Rien pour le qualifier. De la tête aux pieds. Une éternité.

Puis tous mes systèmes de défense se mettent égaleraient à virer au rouge, à clignoter...

Et c’est en luttant à contre-courant que je reviens de cet état indescriptible, de cette autre dimension...

J’en reviens avec un vide énorme au creux de l’estomac.

TRADUCTRICE traverse vers AL (qui assis sur le dos de la chaise au centre de la scène) et met une "toge" sur lui.

AL
Quand ma toubib en aura fini avec sa consœur, qu’elle viendra s’asseoir face à moi, s’excuser de ce petit moment d’attente... quand elle ouvrira mon dossier... mon visage sera depuis longtemps recomposé.

Enfin ! "longtemps", j’exagère... mais recomposé tout de même. Et mes pulsations cardiaques seront redevenues normales. Je recevrai la mauvaise nouvelle sans sourciller. J’ironiserai avec naturel. Un beau rôle de composition. De recomposition.

J’aurais fait un putain d’acteur.

Elisa... C’est joli, comme nom. Comme test, c’est déjà beaucoup moins mignon... Et puis Elisa, Elisa... elle n’est pas infaillible, Elisa !

Alors je demande à entendre ce qu’en dit le Western Blot, l’as des as, celui qui ne se goure jamais !

Premier résultat : une autre semaine d’attente, auprès de laquelle la précédente fait figure de séjour au club... !

Et toutes ces suées, toutes ces nuits ’blanc cassé’ pour apprendre ce que je savais déjà. Le Western Blot soutient Elisa à sang pour sang.

POETE
aiyos o / tauth ore / mainy ka / ta phena / kye kata / thumone

TRADUCTRICE
Mais tandis qu’il roulait ces pensées en son cœur, en son âme

AL se tient debout et quitte la scène - traversant l’audience et se dirigeant vers l’arrière de la pièce. POETE et TRADUCTRICE l’observent. TRADUCTRICE lève doucement la main droite - comme si elle prêtait serment.

POETE
topera day / min mega / kuma phare / ayn tray / kaian ep / aktaine

TRADUCTRICE
une vague le précipita sur les roches abruptes

POETE avance devant TRADUCTRICE, tourne le dos à l’audience, sort un marker rouge et, à chaque strophe, tire un trait rouge sur la main levée de TRADUCTRICE, du bout des doigts jusqu’à la base de la paume.

POETE
entha ka / po rinoos / dropthay / soon / soon dose / tay er akthay

TRADUCTRICE
Écorché, brisé, c’eût été son sort, si la vierge

POETE
aye may aye f pee preesay / thekay they / glau / kopis a / thene

TRADUCTRICE
N’eut parlé à son cœur, Athéna aux yeux scintillants

POETE
antho tay / ressy day / kersin aye / paysoomay f nose labay / paytes

TRADUCTRICE
Ulysse s’élança, se cramponna des deux mains à la roche,

POETE
tes aykay / toe stana / khone ay / os mega kuma pa / railthey

TRADUCTRICE
et s’y fixa, gémissant, jusqu’à ce que passe la vague.

POETE
kye to mane / hose upa / luxay pa / leerrothy / on day min / autis

TRADUCTRICE
Il fut sauf tout d’abord, mais au retour, cette vague,

POETE
(se tournant vers l’audience)
playgzen aye / paysurnay f none tay / lau day min / embalay / ponto

TRADUCTRICE
s’élança, le frappa, et le rejeta vers le large.
(Elle baisse la main et avance un peu vers l’audience)
Comme le poulpe aux pieds nombreux, arraché à son gîte, a des cailloux fixée aux suçoirs de ses tentacules ainsi la peau écorchée de ses mains infatigables resta rendue sur la roche quand il fut englouti par la vague.

AL
Là, je dois dire que j’ai ressenti comme un grand coup de fatigue… Je traversais les jours, les heures, les secondes comme on traverse un marécage, avec de la boue jusque là… Il fallait vraiment que je me traîne, que je me porte à bout de bras. Et vers quoi ? Des horizons blafards…

Ni regrets, ni remords.

POETE et TRADUCTRICE traversent l’arrière-scène et s’asseyent

AL
Si cela avait pu ne fut-ce qu’atténuer la douleur, sûr que j’aurais abondé dans ce sens, j’étais au bout du rouleau. Mais ni les regrets ni les remords n’auraient pu me tirer de ces sables mouvants.

C’était bien plus qu’un grand coup de fatigue.

C’était indicible.

Et tous ces murs, bien épais, tout autour... Combien de temps ? En sortirai-je seulement vivant ?

Intra-rnuros, je suis un séropositif clandestin. Mais complètement rétamé, laminé, ce n’est pas évident de s’éclater avec les loups qui délirent sur la séropositivité, le Sida - et ceux qui en font les frais. Ça le serait encore moins de se retrouver exclu, montré du doigt... Entièrement seul, avec la Mort qui meurt de rire et qui attend que je m’éclate avec elle...

Salope ! Attends assis, ce sera moins fatigant…

Je ne dirai cette ’infamie’ qu’aux personnes qui pour une raison bien précise doivent le savoir. Elisabeth, mon avocate. Elaine, mon amie. Lina à qui je l’écrirai... va refaire tes tests, ma p’tite grenouille.

Et pour les autres - tous les autres, ma maman, mes potes, mes co-détenus, mes profs, etc... je me porte comme un charme. J’ai bien une petite bulle d’emphysème pulmonaire, mais une fois localisée elle cesse de me pomper l’air, ça va, j’ai la jeunesse de ceux qui rient souvent...

Parfois, un maton vient me chercher :
-3° Division. Docteur C...

Adossé au chambranle de la porte, mon ticket de circulation à la main, il attend.

Je me fais des idées, ou il me regarde d’un drôle d’air pendant que je lace mes baskets ? Comme s’il recherchait les stigmates de...

Mauvais sang ! mais c’est bien sûr !... Qui ne sait pas, dans la matonnerie, que le docteur C... s’occupe des malades du sida et autres séropos ?

De toute façon, le secret médical, en prison... Le dernier des matons peut compulser n’importe quel dossier. Tout est sous clef. Et dans une prison, qui tient les clefs ?

Je ne parlerai pas de ces matons qui pour avoir des horaires fixes ont suivi une pseudo-formation de quelques semaines, formation qui leur permet d’endosser une blouse blanche d’assister les toubibs le matin, l’après midi, et qui entre les deux, au mess, dégoisent leurs petites anecdotes sordides à des collègues friands de moyen de pressions et autres voyeuristes exacerbés...

Saloperie de virus !

TRADUCTRICE, portant maintenant un gant rouge, traverse vers AL avec un masque de carnaval de Venise, un chapeau tricorne une perruque, des gants blanc - et le place sur la figure d’AL, pendant la séquence suivante.

POETE
(il mime l’automutilation de sa main gauche avec le marker rouge)
hos dotay / poolupo / dos thatia f mace egz / elkomay / noyo

TRADUCTRICE
(à AL)

Comme le poulpe aux pieds nombreux, arraché à son gîte,

POETE
(il mime l’automutilation de sa main gauche avec le marker rouge)
prose kotu / lay donno / pin puokee / nay la eynges ay / kontay

TRADUCTRICE
a des cailloux fixée aux suçoirs de ses tentacules

POETE
hos too / pros pet / resi tha / saya / own apo / kayrone

TRADUCTRICE
ainsi la peau écorchée de ses mains infatigables

POETE
rinoy a / paydrew / Thane ton / day mega / kum ekal / upsayne

TRADUCTRICE
resta rendu sur la roche quand il fut englouti par l’énorme vague

AL
Entre ceux qui savent parce que je leur ai dit, ceux qui savent parce qu’ils se sont renseignés, ceux qui croient savoir parce que certains détails, certains hasards les ont amenés à cette conclusion et ceux à qui je le cache du mieux possible - après coup, moins pour le risque d’exclusion (au contraire, ça élimine les cons qu’on avait laissés passer) que pour la crainte de déclencher des sentiments tels que la pitié, la compassion, la commisération... pouah !!! - j’ai l’impression de jouer un double-double-jeu. Et l’hypocrisie, c’est loin d’être ma dose d’A.Z.T.

AL tourne le dos à l’audience. POETE commence à enlever son costume - le chapeau, le masque et le toge - et les place sur la chaise.

POETE
nakay pa / rekz ace / gayan o / ramaynos / ei poo epth / eur oi

TRADUCTRICE
Il nagea, un regard vers la rive, espérant qu’il s’y trouve

POETE
ay ee o / nastay pa rap lay / nas lee may / nas tay that / lasses

TRADUCTRICE
quelque crique abritée, un port où la terre se creuse.

POETE
all hotay / day pota / moiyo ka / ta stoma / kalliro / oio

TRADUCTRICE
Lorsqu’il parvint à l’embouchure d’un fleuve splendide,

POETE
ekzay nay / on tay / day oi ay / aysato / kopas a ristos

TRADUCTRICE
tout en nageant, il aperçut la passe excellente,

POETE
lay ee os / paytra / on kye ay / pee skaypas / en anay / moy o

TRADUCTRICE
abritée du vent, et libre d’écueils et de roches.

POETE
egg no / day pro ray / onta kye euksata / hon katra / thumon

TRADUCTRICE
Il reconnut un estuaire et conçut dans son cœur cette prière :

AL se retourne, face à l’audience. POETE et TRADUCTRICE sortent, traversent le centre de la scène, l’un en face de l’autre et les mains jointes devant eux (tenant des harmonicas de blues que le public ne reconnaît pas) lèvent doucement leurs mains au-dessus de leur tête et les descendent lentement jusqu’au niveau de leur lèvres.

AL
Je ne me plains pas. Etant seul en cellule, je n’ai à faire bonne figure qu’à certaines heures de la journée. J’ai toutes mes nuits pour déprimer. Un luxe que ne peuvent s’offrir tous ceux qui sont dans mon cas... car dans les blocs, à quatre en cellules, quoi ! Jamais seul. L’enfer.

La nuit, depuis ma paillasse glacée, je regarde le ciel grillagé, strié de barreaux, et j’essaie de trouver à quel moment je me suis fait avoir. Je faisais pourtant gaffe, surtout durant ces dernières années... Depuis combien de temps est-ce que je trimballe cet intrus dans mon sang ?

Une chose est sûre : ça fait longtemps.

J’ai déjà été mal. J’ai déjà été vraiment mal. Je n’ai encore jamais été aussi mal.

...tous ces murs, tout autour ... en sortirai-je un jour ... je veux dire... vivant..?

Souvent, je songe à l’enfant de moi que Lina n’aura pas. Cet enfant que nous désirons si fort, et pour lequel je me sentais enfin prêt. Prêt à ne pas commettre les erreurs commises par mon père.

Je songe à plein de trucs, mais c’est profondément personnel, vous comprendrez que je n’en fasse pas un documentaire.

Ce que je peux dire, en tout cas, c’est que si la Vie ne m’avait pas donné des leçons de combat sept jours sur sept pendant près de 35 ans, je crois que je baisserais les bras. Après avoir glissé autour de mon cou la boucle de ma ceinture accroché aux barreaux.

En fait, je vais finir par m’y accrocher, aux barreaux ... Mais des deux mains. Des deux poings.

Je sais déjà ces nuits d’angoisse qui m’attendent ces douleurs, ces espoirs déçus qui vont me tomber dessus. Je sais déjà certains apitoiements ... Je sais tout ça.

Mais bordel de merde ! je ne jetterai pas l’éponge face à une saloperie de virus même pas visible à l’œil nu !

D’ailleurs je suis immortel.

POETE et TRADUCTRICE jouent du blues en harmonica - en appel et réponse.

AL
C’est une vieille tzigane au visage tanné, au regard en lame de rasoir pour trancher les destins, une grand-tante du côté paternel qui me l’a dit quand j’étais gosse.. Ca a mis du temps, mais ça m’est finalement revenu. En flash-back providentiel. Une étoile.

(éclairage rouge... TRADUCTRICE traverse la scène...elle donne à AL un livre.)

POETE
(Vers en grec)

AL
(il commence de la lire à haute voix - et puis il la déclame)
"Quand j’étais valet de ferme, quand j’étais soldat, quand j’étais au dépôt des Enfants assistés, malgré l’amitié et quelquefois l’affection de mes maîtres, j’étais seul, rigoureusement. La prison m’offrit la première consolation, la première paix, la première confusion amicale : c’était dans l’immonde. Tant de solitude m’avait forcé à faire de moi-même pour moi un compagnon. Envisageant le monde hors de moi, son indéfini, sa confusion - plus parfaite encore la nuit, je l’érigeais en divinité dont j’étais non seulement le prétexte chéri, objet de tant de soin et de précaution, choisi et conduit supérieurement encore qu’au travers d’épreuves douloureuses, épuisantes, au bord du désespoir, mais l’unique but de tant d’ouvrages. Et, peu à peu, par une sorte d’opération que je ne puis que mai décrire, sans modifier les dimensions de mon corps mais parce qu’il était plus facile peut-être de contenir une aussi précieuse raison à tant de gloire, c’est en moi que j’établis cette divinité - origine et disposition de moi-même."

TRADUCTRICE
(éclairage normale)
Jean Genet, Journal du voleur

Je suis immortel.

(Pendant cette séquence, POETE traverse la scène vers AL, et lui donne une petite boîte noire. AL l’ouvre. C’est un harmonica)

POETE
hose pant o / dawteeka / pausen ay / on roon / eske day / kuma

TRADUCTRICE
Un dieu suspendit aussitôt son cours et retint toute vague.

POETE
prosthey day / oi poiy / essay gal / enen / ton desa / osayn

TRADUCTRICE
il fit la calme serein des flots, et sauva Ulysse

POETE
ace pota / mou proko / ass dar / ampho / goonat aye / kampsay

TRADUCTRICE
sur les rives du fleuve. Il fléchit ses genoux contre terre

POETE
care as / tay stiba / ras alley / gar dayd / meto phi / Ion care

TRADUCTRICE
et ses robustes bas, son coeur fidèle dompté par les vagues,

POETE
hoday / day kroa / panta that / assa day / kaykie / poila

TRADUCTRICE
toute la peau tuméfiée, et l’eau qui sortait, ruisselante,

POETE
an stoma / tay pee / nas tho are / apnayeu / stose kye a / naudose

TRADUCTRICE
de sa bouche et son nez. Privé de voix et de souffle

POETE
kayt oley / gepelay / on kama / tose day min / aynos ee / kanayne

TRADUCTRICE
il gisait, affaibli, en proie à l’affreuse fatigue

Pendant la séquence suivante, TRADUCTRICE enlève son serape et, assisté par POETE, met un manteau, un foulard et un chapeau. Elle avance un peu vers AL.

AL
(il joue un petit morceau de ’blues-harmonica)
14 Février 1996.

J’ai offert des fleurs à Lina. Et, autre histoire, j’offre ce témoignage au journal d’EGO.

Il y a maintenant une vingtaine de mois que j’ai été libéré. Au jugement, ça s’est passé bien mieux que je n’aurais osé l’espérer. Plusieurs paramètres ont joué en ma faveur. Elisabeth, Elaine, je vous remercie. Je vous embrasse. De tout mon cœur.

Lina a laissé tomber la coke, et remplacé l’héro par Ie Moscontin. Pour une séronégative, elle se porte bien...

Mon « secret » est devenu un secret de polichinelle. Un jour de mal-être, je l’ai confié à quelqu’un… qui l’a confié à quelqu’un... qui l’a confié à quelqu’un…

Tout ce temps-là, les trois femmes que j’ai nommées l’avaient respecté.

Mais peu importe. Mon dernier bilan est excellent. Je me porte réellement comme un charme… Et finies, les nouvelles, j’écris un roman. Un truc à long terme.

J’ai tout mon temps.

Je suis immortel.

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