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Le Décès de Mohamed Habel à la prison des Baumettes, le 2 Août 2002

Mise en ligne : 23 October 2002

Texte de l'article :

“J’accepte c’est vrai mais pour de la bouffe et une chemise volée c’est dur trois mois.” Lettre de Mohamed à Caroline, 31 juin 2002.

Le Décès de Mohamed Habel à la prison des Baumettes, le 2 août 2002.

Mohamed Habel a été retrouvé pendu dans sa cellule du Centre Pénitentiaire des Baumettes, le 2 août 2002. Depuis, comme toutes les familles et proches confrontés à un décès en prison, nous nous heurtons à l’opacité du milieu carcéral et à l’impossibilité de savoir ce qui s’est réellement passé.

Mohamed avait déjà effectué deux courtes peines (en tout deux mois et demie) en prison au cours des dix dernières années. Suite à son premier séjour à Bois d’Arcy en 1992, il avait commencé à consommer des drogues dures. Depuis 5 ans, il était sous traitement de substitution. Depuis un an, Mohamed souffrait de dépression. Il avait affirmé à ses amis qu’il ne supporterait pas un nouveau séjour en prison. Suite à un petit vol à l’étalage et à sa non-réception des courriers recommandés du tribunal (qui ont été retournés à l’envoyeur par la poste sans tenir compte du délai réglementaire de 15 jours), la police s’est présentée à son domicile de Marseille le 24 juin à 7h 30 du matin. En apercevant les policiers, il se précipite sur son balcon (il vit au 5° étage) et enjambe la balustrade afin de se jeter par dessus bord. Mais les policiers lui assurent qu’il ne s’agit que d’une simple audition devant le juge, et qu’il ne doit pas s’attendre à de la prison. Il suit alors les policiers, qui réaffirment devant son amie Natacha qu’il ne peut s’attendre à l’incarcération vu son état psychologique. Cependant, le juge le condamne à 3 mois fermes à la prison des Baumettes. Là, malgré les conditions de détention précaires accentuées par la chaleur estivale ainsi que la suspension des activités socio-éducatives durant cette période, Mohamed semble garder le moral. Ses écrits témoignent d’un profond travail sur lui-même, et d’une volonté définitive d’en finir avec son traitement de substitution afin de pouvoir aller de l’avant. Il adopte une conduite exemplaire en espérant bénéficier d’une remise de peine. Cependant, le traîtement deshumanisant infligé aux détenus des Baumettes n’aide pas à ce processus de reprise de confiance. Tout d’abord, les membres de sa famille et les proches qui appellent à la prison pour lui rendre visite se voient opposer un refus catégorique sous prétextes divers, et notament en raison de la courte durée de sa peine ou du fait de ne pas être membre de la famille. Ces derniers veillent à rappeler aux services d’accompagnement social de la prison l’état dépressif de Mohamed. On leur confirme cet état de grande fragilité et leur assure que Mohamed bénéficie d’un soutien psychologique et qu’il sortira très bientôt. Nous apprendrons en réalité que le bâtiment B, où a été placé Mohamed, est réservé aux courtes peines, et que pour cette raison c’est le plus négligé par l’administration. On apprend aussi que les services de soutien psychologique de la prison sont fermés durant l’été... Le 10 juillet, une nouvelle condamnation d’un mois tombe. Pourtant, Mohamed ne se laisse pas abattre : en vertu des 14 jours de remise de peine présidentielle et de sa bonne conduite, on lui affirme de plusieurs sources au sein de l’administration des Baumettes qu’il sera libéré début août, fort probablement le 3. Dans son journal intîme, il confie que cette date lui plaît, car c’est également celle prévue pour la naissance de son premier petit neveu. Le 2 août, il a rendez vous à 14h30 avec Mme Mounier, une assistante sociale de la prison, afin de préparer cette libération. Son co-détenu le voit sortir de bonne humeur. Juste avant de sortir, il écrit sur son journal intime : “Je suis d’une humeur joyeuse.” Pourtant, ce que lui annonce l’assistante sociale le déçoit fatalement : sa remise de peine a été révoquée une demi heure avant l’entretien. Il ne sera libérable que fin août. Il entre dans une colère noire, et refuse la promenade. Il est alors laissé seul dans sa cellule. Il est retrouvé à 16h55 pendu à sa fenêtre à l’aide de draps déchirés. Selon le Dr Glezer, responsable des services médicaux de la prison, il a fait un “Raptus” : un accès extrême d’angoisse aboutissant à un acte incontrôlé.

Le 3 août, le suicide est reporté dans l’édition du matin de “La Provence”, dont le journaliste a été informé la veille au soir. La dépêche de l’AFP tombe quant à elle à 9h22, affirmant que “le détenu ne présentait pas de “signe particulier” de dépression au cours de la détention”. Habile formulation mensongère ! Manipulation ! Monsieur Alamane, le directeur de la prison (qui dit avoir le soir même appelé France Info pour communiquer la dépêche) fuit ses responsabilités. Il attend le lendemain vers 11 heures pour prévenir Caroline (Alors qu’on lui avait refusé la visite sous prétexte qu’elle ne fait pas partie de la famille...) et lui assure avoir eu conscience de l’état fragile de Mohamed dés leur entretien à son entrée aux Baumettes. Il assure aussi avoir donné la consigne de ne pas laisser Mohamed seul dans sa cellule, ainsi que de le soumettre à des visites régulières dans un centre de soutien psychologique de la prison. Ce centre était fermé. De qui se moque-t-il ?

Le 5 août, la famille Habel arrivée de Metz, de région Parisienne et d’Algérie dans l’urgence, est reçue dans des conditions indignes par les responsables de la prison des Baumettes. Le plus choquant, si l’on passe l’attitude méprisante et l’absence totale de volonté de divulguer quelque information à la famille, est que l’assistante sociale (Mme Mounier) qui a été la dernière à parler à Mohamed avant sa mort, n’ait pas été présente à cet entretien. Le sous-directeur affirme qu’elle “n’a rien à faire dans cet entretien”. Avec un ton ironique, Mr Glezer (le responsable des services médicaux) affirme que tout ce qu’il dira sera confirmé ultérieurement par Mme Mounier... C’est un langage de déni et de refuge derrière des alibis juridiques que trouve la famille, mais certainement pas des réponses aux questions qu’elle se pose afin de pouvoir entamer son deuil. Seul le Dr Glezer avoue qu’ “il y aurait peut-être eu une erreur administrative” dans le fait qu’il ait été affirmé à Mohamed qu’il allait sortir le 3. (Le Dr Glezer lui-même avait fait les démarches pour que son traîtement et les clés de son appartement lui soient délivrés à l’extérieur le jour de sa sortie.) Ces révélations lui attirent cependant les foudres du regard du directeur et de son adjoint.

Après l’entretien, Caroline Auzas, Mme Habel et sa belle soeur sont invitées à suivre Mme Walouga, la responsable du bâtiment où se trouvait Mohamed, afin de récupérer ses effets personnels. Elle leur dit avoir trouvé Mohamed pendu à son lit superposé avec un torchon de cuisine, ce qui est en contradiction avec la version officielle, qui stipule qu’il s’est pendu à la poignée de sa fenêtre avec des draps. Elle confirme par ailleurs que Mohamed était un détenu-modèle, qu’il manifestait du respect vis à vis des gardiens et qu’il était apprécié de l’ensemble du personnel. Elle avait également conscience de l’état psychologique critique dans lequel il se trouvait. Finalement, la famille ressort de cet entretien avec davantage de suspicions que de réponses. La direction de la prison s’est avant tout souciée d’affirmer son droit au silence et d’occulter les conditions du décès. Cette indifférence manifeste peut sans doute s’expliquer par la relative banalité de ce décès, qui s’inscrit dans une macabre routine pour le Centre Pénitentier des Baumettes (Il s’agirait du 8° suicide aux Baumettes depuis Janvier ?). En revanche, pour la famille et les proches de Mohamed, les conditions difficiles de travail de l’administration pénitentiaire, comme la surpopulation carcérale et le manque de moyens, ne peuvent en aucun cas excuser une série de négligences et de manquements professionels fatals. Notre plus grande indignation concerne notament le manque flagrant de prise en charge psychologique de Mohamed lors de son incarcération, ainsi que la cruauté latente des promesses de remises de peine non-tenues.

Le juge de Marseille qui a prononcé sa condamnation à trois mois fermes en connaissant son état suicidaire, censé savoir que les services psychologiques des Baumettes sont fermés en été, ainsi que le juge d’application des peines qui a révoqué sa remise de peine au dernier moment se rendent à nos yeux, responsables de la perte d’un être cher. Le Tribunal de Marseille, manifestement incapable d’accorder son zèle incarcérateur avec les moyens dont disposent les prisons, peut-il raisonnablement être considéré comme un lieu de justice ?

C’est dans la douleur et un profond sentîment d’injustice que nous appelons à la plus grande vigilance face aux politiques répressives et carcérales prises au moment même de l’incarcération de Mohamed. Déterminés à éviter un tel sort à d’autres innocents, nous appelons tous ceux touchés directement ou par principe par ce décès à nous joindre afin de protester contre l’injustice carcérale et contre le racisme au sein des institutions de la République. Mohamed a été enterré en Algérie. Cela va bientôt faire trois mois et aucune réponse n’a été donnée à nos courriers de demandes d’éclaircissements... L’affaire est apparemment “classée” pour l’administration Française, plus que jamais résolue à incarcérer une certaine jeunesse.

Tu peux reposer en paix Momo, mais pour nous ta mort c’est comme le signal d’alarme.

La famille et les proches de Mohamed.

“Les flics aussi pensaient que tout cela ne durerait que le temps d’une journée. Mais la roue tourne et la trappe de leur tolérance zéro s’est refermée sur moi.” Lettre de Mohamed à Natacha, 1er juillet 2002.