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6 Table ronde : Prévention et éducation pour la santé

Mise en ligne : 19 June 2005

Texte de l'article :

La prévention : oui, mais...
Isabelle Roustang
Médecin, Ucsa de Fleury-Mérogis

La prison peut être un lieu de remise en cause, de questionnements pour la personne qui y est incarcérée et les actions de « prévention santé » peuvent trouver là quelques réponses positives à apporter aux personnes détenues. Mais, l’évolution actuelle de la prison et la montée de la violence en milieu carcéral risquent de ne plus offrir le cadre nécessaire à ces opérations de prévention. La violence n’est pas inéluctable et il est indispensable que chaque intervenant en prison participe à une réflexion commune sur ce problème pour pouvoir y apporter des solutions. Voici un exemple d’action « prévention santé » qui a pu être mise en place au cours de ces dernières années au Centre des Jeunes Détenus (CJD) de Fleury-Mérogis.

Activité « prévention santé » au CJD de Fleury-Mérogis
Démarré en novembre 1994, ce projet a pour objectif d’intervenir auprès des arrivants au CJD lors de leur première semaine d’incarcération autour du thème « prévention du VIH et des infections sexuellement transmissibles ». Chaque jeune mineur arrivant en prison participe à une journée de prévention proposée quelques jours après le « choc » initial de l’incarcération. La durée (une journée) de cette activité permet d’instaurer un climat de confiance avec les adolescents, de fixer des règles de fonctionnement propres au groupe (énoncées en début de séance et comprises par tous), afin de créer un véritable « espace de parole » pour les adolescents arrivant en milieu carcéral, dans le respect de la liberté individuelle. Ce groupe permet l’émergence d’une réflexion personnelle et collective. Initié en 1994 à titre expérimental, le dispositif fait dorénavant partie intégrante du programme de la « semaine des arrivants », c’est donc une activité obligatoire et institutionnalisée. Les sujets proposés sont : la prévention du VIH, la prévention des autres IST, et la sexualité. Cette démarche vise à moyen terme la modification d’éventuels comportements à risque de la part de ces jeunes.
Quatre professionnels, chacun responsable d’une journée, se succèdent pour ces interventions. Ils sont psychologues, psychosociologues ou formateurs, et dotés d’une longue expérience des institutions et du travail auprès des adolescents, y compris ceux en grande difficulté. La plupart du temps, ces jeunes (a priori non volontaires), se présentent d’abord comme « non concernés » par un dispositif de prévention. Selon eux, ils n’ont rien à apprendre des adultes. Ils nient la plupart du temps la réalité des risques et ont leurs propres représentations du corps, de son fonctionnement, de la sexualité et des risques encourus. Les thèmes suivants sont abordés à partir de leurs propres connaissances et de leurs questionnements : la séropositivité VIH, le sida, les tests sérologiques, les traitements, les méthodes de protection en fonction des pratiques sexuelles, le plaisir, la puberté, l’adolescence, la contraception, la grossesse, la sexualité et la loi, le respect de l’autre...
Les formateurs interviennent en étroite collaboration avec différents partenaires travaillant dans la prison :
• l’Administration pénitentiaire : la direction et les surveillants peuvent signaler tout jeune ayant des troubles du comportement, ou éviter la présence conjointe de deux jeunes ayant des problèmes conflictuels importants entre eux ;
• les services médicaux Ucsa et SMPR (à qui l’intervenant peut signaler un trouble du comportement détecté chez un jeune averti en parallèle de cette démarche) ;
• les conseillers d’insertion et de probation. Aucun passage à l’acte violent des jeunes n’a été constaté pendant ces temps d’intervention au cours de ces dix dernières années. De plus, on a pu se rendre compte que certains jeunes qui avaient refusé le test de dépistage VIH au début de leur incarcération le demandait à la suite de cette journée. Quelques jeunes récidivistes ont également pu exprimer lors d’une réincarcération leur changement de comportement vis-à-vis de certaines pratiques sexuelles (notamment les « tournantes ») et ont évoqué les connaissances acquises lors d’une précédente participation à ces groupes.
Ce projet est la preuve que - dans un cadre de parole adapté, avec des adultes expérimentés qui respectent la spécificité des adolescents -, il est possible de mobiliser ces jeunes et de faire un réel travail d’éducation et de prévention en milieu carcéral.

Malheureusement, on constate aujourd’hui une recrudescence des actes de violence en milieu carcéral qui risque de neutraliser la portée de toute action de « prévention santé », si des solutions à long terme ne sont pas mises en place. En effet, l’exposition à des phénomènes de violence est un facteur de risque important pour la santé, sur le plan physique (fractures, plaies, cicatrices) et psychiques (anxiété, somatisations, syndromes réactionnels post- traumatiques). Or, d’après mon expérience, les actes de violence en milieu carcéral ont augmenté de façon inquiétante depuis dix ans : aussi bien les violences envers les surveillants que les violences entre personnes détenues. En tant que personnels de santé, nous devons tout particulièrement nous interroger sur ces problèmes de violences. En effet, si l’intégrité physique des personnes détenues et des surveillants ne peut être assurée, si la prison recèle des « zones de non-droit », où aucune sorte de surveillance ne peut être exercée, si l’arbitraire y est fréquent, bref, si l’environnement carcéral n’est plus fiable, serein, propice au respect, notre travail « d’acteur de santé » en prison est compromis.

La violence en milieu carcéral
La violence en prison doit être pensée de manière globale, au-delà des cloisonnements institutionnels. Tous les intervenants en prison doivent pouvoir apporter leur contribution à une réflexion sur les origines de la violence et sur les solutions qui peuvent être apportées. Cette violence n’est pas inéluctable. Un exemple : entre 1997 et 1998, nous avons eu l’occasion de mettre en place un groupe de travail multidisciplinaire au CJD pour réfléchir sur les actes de violence repérés chez les mineurs et faire des propositions. Le pouvoir politique d’alors avait mis en oeuvre avec succès plusieurs des propositions avancées par le groupe et la violence avait baissé de façon très significative.
Ces derniers temps, nous avons pu répertorier quelques origines possibles de l’augmentation de la violence en prison :
• la surpopulation carcérale et la méconnaissance mutuelle entre personnes détenues et surveillants, génératrice de peur ;
• la grande pauvreté, l’indigence (source de situations humiliantes), mais aussi les situations de tension (par exemple, ne pas pouvoir « cantiner » de cigarettes à l’arrivée en prison par manque de moyens...) ;
• les inégalités de ressources des personnes détenues, qui engendrent trafics et rackets ;
• la présence de drogues en prison (qui génère également trafics et rackets) ;
• la montée des communautarismes ;
• la présence en détention de personnes psychotiques ou très désocialisées ;
• l’exclusion, le rejet, voire la persécution des délinquants sexuels ;
• l’absence de valorisation du travail de surveillant ;
• l’insuffisance de formation des surveillants en matière de prévention des situations potentiellement violentes ;
• le manque d’encadrement des surveillants stagiaires et des jeunes surveillants lors de leurs premières années d’exercice : les gradés sont de plus en plus occupés par des tâches administratives et ils ne peuvent assurer un réel soutien sur le terrain ;
• l’absence de réponse aux demandes formulées par les personnes détenues ;
• les violences institutionnelles et légales subies par les personnes détenues (fouilles à corps répétées), à l’origine de sentiments d’humiliation et d’atteinte à l’estime de soi ;
• l’interprétation erronée des règlements qui peut être considérée comme arbitraire : par exemple, l’interdiction pour les arrivants au quartier disciplinaire de disposer de cigarettes (on sait généralement que, moins le droit est présent, plus l’arbitraire a sa place, plus il y a de la violence...).
• La présence de zones de « non-droit » (par exemple, certains coins des cours de promenade...).

Les solutions aux phénomènes de violence en milieu carcéral sont probablement variées et multiples. Il semble donc nécessaire de réunir tous les partenaires, travaillant et/ou s’intéressant à la prison, pour évoquer ce problème et le faire régresser. C’est la condition sine qua non pour effectuer pleinement notre travail « d’acteur de santé » en milieu pénitentiaire.

Les « ateliers santé » en centre de détention
Stéphane Tessier
Directeur du Comité régional d’éducation pour la santé d’île-de-France (Crésif)

La mise en place d’« ateliers santé » en centre de détention répond à deux objectifs d’éducation pour la santé : transmettre un certain nombre d’informations sur la santé qui soient appropriables par les personnes détenues et contribuer à une reconstruction de l’estime de soi grâce à l’apprentissage de nouveaux moyens d’expression valorisants. Ces objectifs synergiques ont nécessité l’organisation d’un nouveau type d’animation qui s’est inspiré d’expériences menées antérieurement avec des jeunes en situation de grande difficulté.
Les ateliers santé reposent sur une dynamique double : la circulation d’informations sur une question de santé, choisie par les détenus eux-mêmes, dans le cadre de groupes de parole intégrant une expression artistique et la projection des représentations en lien avec le thème abordé. Sur la base de 5 à 6 séances réparties sur deux mois, les ateliers sont animés conjointement par un professionnel de santé et une comédienne, avec la participation du Spip et de l’Ucsa. Lors de la dernière séance, un sketch est joué par les personnes détenues, suivi d’un débat. L’animation repose donc sur une articulation permanente entre la circulation d’information et la projection ludique et artistique des représentations des participants. Le jeu théâtral n’est jamais figé, ni même écrit. Il s’agit de situations improvisées où tout repose sur l’interaction entre les « acteurs ». Ce procédé permet une grande souplesse d’organisation dans le contexte carcéral où la participation des « acteurs » peut difficilement être planifiée à l’avance. Ces animations sont organisées à Melun et à la Maison d’arrêt des femmes de Fresnes, ainsi que dans plusieurs structures parisiennes d’hébergement (CHRS).

Apport de ces ateliers
Cette action permet d’aborder sereinement et de façon approfondie tous les thèmes, même les plus difficiles ou les plus polémiques (dépendances, alimentation, maladies transmissibles, IST, tabac, alcool, mal-être, stress, sommeil), les thèmes se rapportant à l’angoisse et au stress étant de loin les plus demandés. Les discussions ne se limitent pas au milieu carcéral, mais s’ouvrent sur les questions de santé de la vie courante « hors des murs », dont celles posées par certaines pratiques au cours des permissions (ex : consommations de substances psychoactives, rapports sexuels, etc.).
Le théâtre offre aux détenus un nouveau potentiel d’expression sur le thème de la santé. En reproduisant des situations quotidiennes et en les projetant sur un environnement extérieur à la prison, le théâtre participe au travail de préparation à la sortie. Cet outil ludique permet de désamorcer l’angoisse ou la réticence que suscite parfois l’abord de la santé en milieu pénitentiaire. Souvent, en effet, les personnes détenues ne perçoivent pas l’intérêt d’aborder les questions de santé, compte tenu des réalités carcérales. Cette activité est vécue comme rébarbative et étroitement liée à l’Administration pénitentiaire. Il s’agit par ailleurs d’un temps qui peut être très déstabilisant quand le thème traité renvoie à une problématique personnelle (VIH ou usage de drogues, par exemple).
Le jeu avec la comédienne contribue à inscrire les participants dans une dynamique positive, en valorisant les qualités esthétiques de leur production. Cette mise en confiance est fondamentale pour surmonter le trac de la dernière représentation devant les codétenus. Elle leur permet de s’investir pleinement dans leur jeu et de savourer le succès qui leur revient. Le débat qui suit a pour objectif de repositionner les enjeux de l’atelier par le biais d’une reconstruction d’information d’autant plus crédible qu’elle est l’objet d’une appropriation par les détenus eux-mêmes. Les participants du sketch qui ont préparé l’action de façon approfondie servent ensuite de relais auprès des codétenus sur le thème considéré.

La modification des postures
La participation de l’Ucsa et du Spip à ces ateliers permet d’esquisser une relation avec les personnes détenues qui sort du registre de la plainte ou du recours au soin. Tous partagent un nouvel espace d’expression commun animé par un élément extérieur, le Crésif. Grâce au rire, à la possibilité de débattre sur des thèmes de santé en dehors de relations hiérarchiques, mais aussi à la présence de tiers extérieurs à l’établissement, les places et les rôles de chacun prennent une autre dimension, sans pour autant modifier le sens des interventions des différents services.
Les principales difficultés rencontrées sont liées aux disponibilités des personnels du Spip et de l’Ucsa. Ces derniers temps, leur charge de travail les a empêchés de participer aux ateliers qui ont pu malgré tout se dérouler dans de bonnes conditions grâce à la mobilisation de tous pour relayer l’information et les invitations auprès des personnes détenues. Leur implication lors de la représentation finale reste un élément déterminant du suivi. De plus, cette opération nécessite de la part des personnes détenues du temps et de la disponibilité d’esprit. Elle ne peut donc être mise en oeuvre dans les maisons d’arrêt qui sont des lieux de renouvellement fréquent et d’installation des personnes détenues dans leur peine. À ce contexte correspondent d’autres types d’intervention plus adaptés.

Quelle évolution dans la prise en charge des personnes détenues ?
Françoise Demichel
Chef d’unité d’action sanitaire, Direction régionale des services pénitentiaires (DRSP) de Lyon

Parallèlement au volet curatif, le législateur de 1994 avait souhaité faire de la prévention et de l’éducation pour la santé un axe fort de la réforme. En tant que chef d’unité d’action sanitaire (Cuas), je ne peux que constater que cet axe reste à développer sur trois points d’importance majeure : la connaissance insuffisante de la mission et du rôle des uns et des autres en matière d’éducation pour la santé, le manque de légitimité des actions en éducation pour la santé dans le parcours d’aide à la réinsertion de la personne détenue, et enfin l’insuffisance de la méthodologie de projet et du travail partenarial et pluridisciplinaire.

Une loi insuffisamment connue
Il existe une méconnaissance de la part de certains acteurs et parfois une confusion dans le rôle des uns et des autres. Ainsi, des directions hospitalières et certains personnels sanitaires ne connaissent pas les missions, procédures et modalités de financement que la loi de 1994 leur a confié en la matière. Cette loi (article R.711-14 du CSP) précise que l’établissement de santé coordonne les actions de prévention et élabore le programme de prévention et d’éducation en accord avec la direction de l’établissement pénitentiaire, le Spip et les partenaires concernés.
Plusieurs éléments peuvent expliquer cette méconnaissance de la loi : l’absence d’information des intervenants Ucsa sur la loi de 1994 et leur exercice en milieu carcéral, la présence de certains médecins Ucsa qui sont des libéraux, la primauté du curatif, l’existence d’une enveloppe de crédits dédiée de l’Administration pénitentiaire pour cofinancer ces projets, ce qui peut entraîner une confusion dans l’esprit de certains à propos de la répartition des rôles. De plus, certains textes contribuent à cette confusion (cf. le rôle dévolu aux services socio-éducatifs avant la loi de 1994 ; la circulaire de 1994 sur les champs de compétence des Spip qui mentionne un rôle de coordination du Spip alors que la loi de 1994 confie le confie au médecin Ucsa).

Des actions peu légitimées
Un autre frein au développement des actions en éducation pour la santé provient de leur manque de légitimité au regard de ce qu’elles peuvent apporter dans le parcours d’aide à la réinsertion de la personne incarcérée. Cette lacune se situe davantage du côté des directions des Établissements pénitentiaires pour lesquelles, s’il est naturel d’intégrer dans la démarche d’insertion le travail, la formation professionnelle ou l’enseignement, il n’en est pas de même pour les actions d’éducation pour la santé. Le rôle de ces dernières dans la réinsertion est moins perceptible que le travail ou la formation professionnelle.
Ce manque de légitimité est aussi ressenti par des partenaires externes. En témoignent les réticences de certains partenaires ou financeurs potentiels tels que les CPAM, les conseils généraux, les réseaux mutualistes. Il convient là aussi de rappeler à ces interlocuteurs que les personnes détenues sont dans le droit commun, et qu’ils doivent pouvoir bénéficier de prestations effectuées pour les gens libres.

Un manque de méthodologie et des difficultés de travail partenarial
Le manque d’appropriation de la méthodologie de projet apparaît comme un frein au développement des actions en éducation pour la santé. On constate que les équipes ont du mal à acquérir cette méthodologie, et que pour l’instant, sauf pour quelques sites, on n’en est qu’aux premiers balbutiements. Les acteurs utilisent très peu le guide « Promotion de la santé et milieu pénitentiaire » diffusé en 1998 par les ministères de la santé et de la justice avec le CFES ; ils font encore peu appel au réseau spécialisé. Or cet outil peut être une bonne base de travail (approche théorique, cahier méthodologique avec fiches pratiques sur les étapes à suivre).
Autre point à souligner, celui de la difficulté du travail partenarial et pluridisciplinaire. En effet, un projet d’éducation pour la santé ne peut être élaboré, mis en oeuvre et évalué qu’à la condition que les divers acteurs locaux travaillent ensemble sur les projets. Depuis 1997, sur la DRSP de Lyon , les acteurs locaux sont invités à travailler en partenariat sur ces dossiers par le biais de la mise en place d’un groupe de travail régulier sur l’élaboration, la mise en oeuvre, le bilan des actions. Il leur est également conseillé d’associer les réseaux externes, tels que ceux de l’ex-CFES, la CPAM, le réseau mutualiste...
D’autres facteurs limitants peuvent être cités tels que le manque de personnels sanitaires, le manque de locaux, les conditions de détention et la surpopulation carcérale, l’absence de motivation des personnes détenues, leur « turnover » important, l’absence de communication autour des projets à destination des personnes détenues et des personnels pénitentiaires et enfin la recherche de financements.

Les pistes d’amélioration
Les actions en éducation pour la santé doivent être développées. Il existe des axes d’amélioration sur lesquels les acteurs, selon leurs niveaux d’intervention, peuvent s’appuyer. On peut citer par exemple : la formation des personnels, la poursuite des formations-actions pluridisciplinaires des personnels, l’organisation d’une réflexion régionale sur les pratiques professionnelles, la diffusion des expériences et la mutualisation des actions, l’appel au réseau spécialisé et enfin l’accompagnement des projets par les institutions. Les dispositions inscrites dans le guide méthodologique d’application de la loi de 1994, en cours de validation, s’inscrivent dans une perspective de meilleur ancrage de la prévention et de l’éducation pour la santé dans le fonctionnement institutionnel. Leur donner une légitimité accrue devrait contribuer au développement de ces dispositifs, aider à la réinsertion de la personne détenue et à la préparation de son retour à la liberté.

La promotion de la santé : une modélisation en acte
Philippe Lecorps
Enseignant-chercheur, à l’École nationale de santé publique de Rennes, administrateur du Cres de Bretagne

La maladie, toutes pathologies confondues, est liée à la pauvreté et à la misère économique et culturelle. Nous savons que 60 % des personnes détenues vivent en dessous du seuil de pauvreté. Il n’est donc pas étonnant que la population carcérale présente des pathologies lourdes liées à l’exclusion, à la marginalisation, et aux addictions : toxicomanie, alcoolisme, tabagisme. Globalement, la population pénale est deux fois plus malade que la population générale d’âge comparable. De plus, la vie en prison et son cortège de stress, sédentarité, promiscuité, tabagisme, restriction de l’espace, ajoute des pathologies nouvelles (notamment asthme, ulcères, hémorroïdes, artérites). Plus la peine est longue, plus est grand le risque de sombrer dans le « carcéralisme » que Simone Buffard définit ainsi, dans son livre Le froid pénitentiaire : « désinvestissement du corps, vieillissement précoce, conversions somatiques, troubles de la sexualité, baisse du niveau psychomoteur et tout ce qui va avec, baisse du rendement intellectuel, indifférence affective ou trop vive excitabilité. [1] » Comment maintenir « une vie en santé » dans cet environnement éminemment pathogène ?

La santé, entre douleur et souffrance
Le corps de la personne détenue, comme surface d’expression de la douleur en mal de soin, nécessite l’intervention de la médecine. Pour autant, prendre au sérieux la question de la santé ne peut se réduire à améliorer la réponse du système de soins à la douleur - condition certes nécessaire, mais pas suffisante. Il s’agit en effet, par différents moyens, d’entendre la souffrance des personnes détenues pour les aider peu à peu à reprendre, comme sujets singuliers - et pas seulement comme assujettis à la sanction pénale - la direction de leur histoire, le cours du récit de leur vie. Depuis leur jugement, tout ceci leur avait été en quelque sorte confisqué, figé dans un dossier, marqué du sceau d’une condamnation, dévoilé aux yeux de tous. La loi de 1994 a fait entrer les équipes hospitalières au sein des prisons. Cette réforme a incontestablement amélioré la prise en charge des problèmes de santé des personnes détenues. Toutefois, il reste des questions dont le traitement ne peut résulter de la seule activité médicale, mais est tributaire d’une réelle politique institutionnelle cherchant à créer au sein des institutions pénitentiaires les conditions permettant le développement de la santé des personnes détenues.

Vers une méthodologie de projet en promotion de la santé
La méthodologie de projet en promotion de la santé et en éducation pour la santé vise à permettre à l’ensemble des acteurs (personnes détenues, professionnels du soin, des services sociaux et éducatifs, surveillants et administration pénitentiaire) de créer au sein de l’établissement les conditions qui facilitent l’état de santé.
Pendant plusieurs années, l’expérience d’une dizaine de sites pilotes dans des centres pénitentiaires volontaires a permis d’aboutir à une modélisation de l’intervention en éducation pour la santé. Une formation-action animée par les Comités d’éducation pour la santé (réunissant surveillants, membres de la direction, équipes des Ucsa, membres des Spip et enseignants) a oeuvré au développement d’une culture commune de l’intervention en santé. Il fallait se mettre d’accord sur le sens des mots : sortir la santé de sa seule acception biomédicale ; décrire l’éducation pour la santé comme un au-delà de l’alphabétisation sanitaire ; situer la promotion de la santé dans son ambition de modifier les conditions de détention défavorables à la santé. Chacun des participants a pu expliciter ses représentations de ces notions polysémiques pour aboutir à une vision partagée.
Les temps de formation entre professionnels ont permis de définir une démarche de projet qui visait au développement de la santé comme atout de réinsertion des personnes détenues. Dans le modèle d’action retenu, l’action proprement dite commence par un diagnostic de la situation. Il s’agit d’agréger les données d’observation recensées par les différents professionnels, mais aussi celles recueillies par interview auprès des personnes détenues et dessiner ainsi une sorte de panorama des besoins de santé des personnes en détention sur lesquels une action de promotion de la santé peut être envisagée. C’est ensuite que se dessine le projet possible. Il comporte trois niveaux. Le premier, institutionnel, répond à la question : que peut-on modifier dans l’institution pour offrir de meilleures conditions facilitant la santé ? Le deuxième niveau concerne chaque professionnel qui se demande comment améliorer les modalités pratiques de fonctionnement ? Le troisième niveau concerne la mobilisation des détenus pour qu’ils contribuent eux-mêmes à l’amélioration de leur état de santé.

Une démarche exigeante
Cette approche de promotion de la santé qui prend en compte à la fois l’amélioration de l’environnement, l’engagement professionnel et l’engagement des personnes détenues est une démarche exigeante. Elle suppose de donner la parole aux personnes détenues, de la recevoir et de l’entendre. Elle met en débat au quotidien les fonctions, réciproques des professionnels. Surveillants, éducateurs, soignants... en quoi chacun est-il concerné par la santé des personnes en détention ? En quoi chacun se découvre-t-il lié aux autres acteurs tout en conservant ses fonctions propres, ses missions de sécurité, de soin, de réinsertion ? Ces programmes ont fonctionné à la mesure de l’engagement des acteurs. Il faut du temps pour que les équipes s’apprivoisent, elles viennent de deux univers (celui de la pénitentiaire et celui de la santé) qui ont chacun leurs codes, leurs valeurs, leurs usages, leur légitimité. C’est dans la reconnaissance partagée des logiques de ces univers que le projet peut prendre place. Cette rencontre exige du temps, des volontés réciproques et des méthodes de travail inhabituelles dans les métiers du soin.
Conçu ainsi, le projet de promotion de la santé apparaît dans sa double exigence : une exigence politique (le projet appelle des modifications institutionnelles indispensables) ; une exigence relationnelle aussi dans sa volonté de restauration de la personne, appelée à reprendre sa place de sujet de son histoire personnelle, et à tisser des liens avec les autres. Les limites de ces actions relèvent des deux champs où elles s’expriment. Bien sûr, ces deux dimensions, l’institutionnel et le relationnel, limitent également parfois les interventions en promotion de la santé.
Les limites institutionnelles tiennent à la volonté des différents corps professionnels d’analyser les conditions de possibilité de santé des personnes détenues, de mettre à plat les différents dysfonctionnements observés, de débattre de leurs représentations, de rechercher les solutions, de vaincre leurs peurs, même si de sérieux bouleversements institutionnels sont nécessaires. Jusqu’où accepter de sortir de la routine ?
D’un autre côté, prendre soin de soi exige de la personne détenue un véritable engagement personnel vis-à-vis d’elle-même mais aussi vis-à-vis du groupe. On imagine ce qu’elle doit déployer comme force pour vaincre l’immobilisme, la passivité, voire l’hostilité générée l’institution pénitentiaire. Participer à un projet concernant la santé est un entraînement à la responsabilité, sur des questions qui ont un sens vital pour chacun.
C’est cela, la prise en compte de la santé : un appel à restaurer son image de soi (y compris corporelle), à se réconcilier avec ses partenaires, à promouvoir la justice dans l’institution, fut-elle carcérale.

Le soutien des équipes de terrain
Ces méthodes de travail brièvement décrites ici [2] sont aujourd’hui à l’oeuvre dans les centres pénitentiaires. Les équipes à l’origine de ces projets ne sont pas au bout de leurs peines. La santé est un gage d’insertion pour les détenus ; pour autant, les nécessités de l’insertion ne sont pas toujours reconnues comme prioritaires par les institutions qui ont pour mission de les mettre en oeuvre. Les équipes sur le terrain ont besoin d’être soutenues (à l’aide notamment de méthodes d’analyse des organisations et d’animation de groupe) pour que ces démarches de promotion de la santé se développent dans la durée.

Notes:

[1] Simone Buffard. Le froid pénitentiaire, l’impossible réforme des prisons. Paris, Le Seuil, 1973, p. 53

[2] Pour en savoir plus, consulter : F.Guibourgé, A.M. Palicot, O. Brixi, O. Choukroun (sous la dir. de) Promotion de la santé et milieu pénitentiaire, CFES, La Santé en Action, 1997