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5 Conclusion

Mise en ligne : 13 July 2004

Texte de l'article :

Sur la sanction :

Notre projet pour Fleury-Mérogis doit être considéré comme une première étape de l’abolition progressive de la prison au sens traditionnel du terme.

L’abolition de la prison induit une transformation dans la gestion des personnes condamnées par la loi. Si l’enfermement représente une violence que l’on souhaite dépasser, l’encadrement social des personnes les plus fragiles, démunies ou violentes doit être perpétué.

Cette transformation requiert un environnement expérimental. La logique des ingrédients de socialisation et les innovations architecturales qui dynamisent notre projet suffisent-elles à révolutionner la prison ? Probablement pas sans le travail indispensable des travailleurs sociaux qui sont les principaux investigateurs de la vie en détention.

L’architecte aura beau séjourner quelques jours en prison, il n’acquerra jamais l’expérience suffisante pour créer un modèle de prison légitime. Il peut en revanche mettre à la disposition des travailleurs sociaux un cadre architectural et paysager qui favorise la recherche. Cette démarche n’est possible que s’il parvient à éviter d’imposer un seul mode d’incarcération par sa construction. Il doit au contraire permettre une multitude de modes qui se substituent dans une réaction en chaîne, à l’image de la cellule existante qui devient le mitard dans le projet.

Supprimer simplement le mitard aurait été un geste non contrôlé dans la mesure où il ne nous appartient pas (notons à ce propos que l’ancien directeur de la prison de Caen a supprimé le quartier d’isolement). Remplacer son cadre par celui de la cellule ordinaire constitue en revanche une perspective d’abolition.

Sur l’environnement social :

L’objectif social de notre projet d’architecture consiste à rendre possible à l’intérieur des murs une vie en collectivité basée sur les structures sociales extérieures. Permettre le développement d’un tissu social, c’est favoriser la réparation des désordres, des blessures et des accidents, c’est stimuler le désir de sauvegarde des biens matériels, naturels et culturels. L’appartenance à plusieurs collectivités est une clef de la vie en société, que ce soit en prison ou ailleurs.

Quelles sont les limites d’une réelle société carcérale ? Dans quelle mesure l’isolement rend ce projet de société impossible ? Faut-il faire rentrer un maximum de citoyens en prison pour enrichir sa dimension sociale, ou faut-il au contraire vider les prisons pour y laisser croupir l’extrême minorité de gens véritablement dangereux ? La société ne doit-elle pas veiller à ne pas incarcérer les personnes selon des catégories précises de délits (dealers, petits délinquants, sans papiers, etc) dans la mesure ou ils constituent des « communautés marginales » Si la prison existe encore, ne doit-elle pas concerner tous les délits, afin que la population qui y réside soit vraiment représentative de la société ?

La prison actuelle, ce sont des pauvres qui gardent des pauvres. 
 
Elle concerne le plus souvent des handicapés sociaux qui ont été rejetés dans leur parcours.

Nous revendiquons avant tout une simple application de la loi. L’avilissement, l’infantilisation, la privation de rapports intimes avec la famille, l’isolement prolongé et la torture blanche ne font pas partie de la législation. Nous pensons que ces dérives sont les principaux facteurs criminogènes de la prison actuelle car ils favorisent la haine et la frustration (voir lettres détenus).

Sur l’architecture :

Notre projet transcende la dimension totalitaire de l’architecture existante de la prison en se jouant de sa géométrie parfaite et simpliste. En multipliant son fonctionnement ultra centré, on donne au territoire de la prison une capacité à engendrer de l’urbain. Les bâtiments, anciens comme nouveaux, peuvent dialoguer dans une logique complexe et non artificielle.

A l’évidence, les grands systèmes constructifs établis par G. Gillet à l’aide de son Modulor Carcéral se prêtent difficilement à la réhabilitation. Les débris de cette prison industrialisée, construite pour l’éternité ne pourront vraisemblablement jamais être redonnés dans leur totalité au tissu urbain local.

La problématique de la reconversion du coffrage tunnel carcéral est probablement plus complexe que les opérations de réhabilitation des grands ensembles de logement dont les dispositifs constructifs sont analogues. Si le dimensionnement des refends de béton entrave l’évolutivité des appartements des barres de logements, les murs de béton banché à intervalle régulier de 2,54m de la prison permettent-ils l’évolution vers d’autres types de bâtiments ?

En revanche, nos architectures sont légères et n’ont aucune prétentions à l’éternité (extensions légères de façade, structures gonflées des programmes extérieurs, etc.). Certains bâtiments (les ailes de stockage) sont sortis de l’enceinte et amorcent leur reconversion vers d’autres programmes plus en accord avec l’activité potentielle du site. Quelles reconversions des tripales peut-on imaginer pour l’avenir ? Une zone de stockage de canettes pour l’usine coca-cola située à proximité ? Un parking mécanisé ? Un cimetière vertical ? (voir doc. p.202)

Les rapports que nous avons évoqués entre la prison de Fleury-Mérogis et les grands ensembles de logement peuvent-ils être étendus à d’autres projets de réhabilitation ?

Urbaniser la barre en l’utilisant comme un support, la considérer comme une sorte de « matière première » d’architecture, la tronçonner, la transformer en fonction de l’aménagement de son terrain : ces idées peuvent-elles s’appliquer aux grands ensembles de logements des années 60 ? L’alternative à la destruction est riche d’avenir.

Nos seuls bâtiments neufs conçus pour durer (le centre et la ceinture) qui abritent des programmes d’encadrement social et de services : l’hôpital, le lieu de culte, la salle polyvalente, les associations, les travailleurs sociaux, n’ont pas de raison d’être abandonnés dans l’avenir ; que ce soit dans une perspective d’encadrement de personnes condamnées ou de bâtiments de service de la ville future.