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4 Les abus en prison pour femmes : la non-symétrie

Mise en ligne : 26 March 2006

Texte de l'article :

Chapitre 4 : Les abus en prison pour femmes : la non-symétrie

A dessein nous avons distingué ce qui ressort des hommes et des femmes en détention. Le traitement social des femmes n’est en rien symétrique à celui des hommes. Non seulement les prisons pour femmes rassemblent moins de 5% des détenu-e-s - ce qui explique pour partie la différence quantitative de témoignages - mais surtout la structuration des rapports entre femmes détenues, entre détenues et surveillantes, diffère totalement de ce qui a été expliqué précédemment. On irait en vain chercher une quelconque " maison-des-femmes " dans les témoignages qui suivent. De plus, le harcèlement et les abus dont on nous a entretenus n’ont pas la même place structurante des rapport sociaux et des divisions entre femmes.

Pour souligner les manques, notamment le manque de discours féminins sur la prison des femmes - une recherche complète sur ce thème reste à faire - nous avons conservé l’idée de présenter les quelques témoignages reçus dans un chapitre spécifique. Ces témoignages ne sont pas nombreux, mais ils sont très significatifs et cohérents entre eux. Cohérents aussi avec toutes les discussions informelles que nous avons pu avoir avec l’ensemble des intervenant-e-s qui circulent autour des prisons pour femmes.

Certains discours sont communs avec ceux des hommes détenus, notamment ceux ayant trait à l’enfermement ou à l’(auto)justification des recherches érotiques. Mais la plupart des informations que nous ont livrées les femmes qui ont connu la détention diffèrent de celles de leurs collègues masculins. Derrière les dissemblances de discours entre hommes et femmes, on lira facilement les effets des constructions sociales différentes, les positions de sexe assignées aux femmes par les hommes. Y compris en prison.

La plupart de nos interlocutrices ont d’emblée, et de manière spontanée, signifié LA différence entre détention des femmes et celle des hommes en situant la condition des femmes détenues en comparaison avec celle des hommes détenus. Un peu comme si, même pour les femmes, le point de référence, la normalité, était et restait la détention masculine. On peut lire ici un effet de la domination masculine : les femmes n’ont pas d’autonomie symbolique. Le référent, même quand les femmes sont entre elles, est le modèle masculin.

4.1. Les hiérarchies féminines

Là où l’ensemble des témoignages sur les détenus faisait état des hiérarchies et des exclusions organisant une véritable division sociale entre hommes, quelques témoignages de femmes signalent la place particulière qu’occupent certaines détenues. Celles-ci vont, en parallèle avec le monde des hommes, être désignées comme " caïds ". L’univers carcéral féminin semble aussi régi par des rapports sociaux faits d’autorité et de soumission :

" Tu peux être avec une caïd dans la cellule qui fait peur à tout le monde, elle a la télécommande et tu regardes le film à la télé. Tu la regarderas si elle veut la regarder, que tu payes ou pas, c’est pareil " (ex-détenue).

Toutefois, une grande prudence est de mise quant à la comparaison avec l’univers masculin. On irait en vain chercher les atours qui entourent le caïdat masculin. Ici, même dans ce témoignage, la hiérarchie reste limitée à la seule cellule, aux interactions particulières qu’organise la mise en coprésence de femmes en détention. Non seulement cette hiérarchie ne s’organise pas principalement autour d’un référent sexuel, n’est pas doublée d’abus de toutes sortes, de complicités ou de privilèges pour les proches de celle que l’on définit comme caïd, mais de plus une seule détenue nous a évoqué ce caïdat.

Quant aux phénomènes d’ostracisme internes à la population carcérale féminine, plusieurs d’entre-elles nous ont signalé la position particulière qui affecte les femmes inculpées d’infanticide et de violences graves à enfant, et dans une moindre mesure, les toxicomanes. On retrouve contre les femmes qui ont failli à leur rôle de mère des violences verbales, des menaces. Certaines surveillantes prennent des mesures préventives pour les protéger en les confinant en cellule, d’autres - d’après les témoignages - cautionnent les rejets violents. Nous signalions plus haut lorsque nous évoquions les détenus hommes que la division hiérarchique réifie les frontières de genre ; nous retrouvons ici - du moins par rapport aux mères - un processus homologue. Une " bonne " mère s’occupe de son enfant. Le martyriser ou le tuer est inacceptable dans la morale carcérale féminine.

" Entre détenues les règlements de comptes se font surtout sur celles qui ont fait des maltraitances sur leurs propres enfants. Ça, il y a vraiment une guerre, ces femmes-là en général ne sortent pas. Moi je me rappelle d’une qui avait séquestré son gamin dans un placard, qui m’avait parlé longuement, qui se sentait vraiment coupable et qui ne pouvait pas sortir, qui ne pouvait pas sortir sinon elle se faisait carrément lyncher sur place, c’était clair (...) Quelqu’un qui trafique, je parle de drogues dures, qui tue des vies c’est pas grave, mais quelqu’un qui fracture, ou qui donne des coups à ses enfants c’est vraiment très mal perçu " (ex-surveillante).

" Les femmes qui ont tué leur gosse ? Oh il y en avait six, elles sont mal vues. [silence] Elles sont vraiment mal vues hein par les filles, elles en bavent. Les gardiennes essayent de les... un petit peu_ Tu sais de les mettre à l’écart, mais elles en bavent. Verbalement... Les droguées aussi elles sont mal vues, il y a beaucoup de droguées... (_) Elles sont insultées hein les filles, celles qui ont tué leur gosse. [C’est] "salope, je vais te chopper dans un coin, je vais te tuer", elles sont méchantes. Les gardiennes elles tournent la tête. Elles laissent faire hein les gardiennes la plupart. Tant qu’il y a pas la main, elles laissent faire. Les gardiennes elles sont pas gentilles avec. Elles ramassent. Déjà que quand t’arrives en prison, c’est ou t’es, elles te demandent si t’es une droguée ou si tu as tué ton gosse, ça c’est le premier truc. (_) C’est su, tout est su " (ex-détenue).

 

Un parallèle entre " pointeurs " et femmes infanticides peut donc en partie être établi. A notre connaissance, il n’y a pas de mot spécifique pour désigner ces mères défaillantes2. Mais si la charge stigmatisante est comparable, le rejet est différent. Surtout, à aucun moment on ne nous a fait part d’abus sexuel contre elles. Ceci nous conforte dans nos hypothèses sur la nature sexuée (liée au genre) des punitions et brimades infligées en détention, aux femmes comme aux hommes.

4.2. Les rapports à la sexualité en détention

Autant le discours sur, ou autour de la sexualité, est central, omniprésent, structurateur de l’ensemble des relations sociales dans les prisons d’hommes, autant ici, dans les témoignages de femmes, elle retrouve un statut privé. Ni la sexualité, ni le discours sur la sexualité ne sont centraux dans le discours sur le mode de vie entre détenues :

" La sexualité ? C’est vrai qu’on en parlait même pas entre nous, même entre les filles. Moi je crois que je n’étais pas non plus suffisamment proche de beaucoup de monde, et c’est vrai qu’on mettait aussi pas mal de distance par rapport à toutes les filles qu’il y avait. Il y avait vraiment des cas pas possibles, et c’est vrai que c’était tellement noyé au milieu des problèmes que bon, pff, ça ne vient pas trop à l’esprit " (ex-détenue).

Par contre, le manque de l’autre semble prendre une dimension éminemment problématique. A côté du discours de certaines femmes affirmant que, là aussi, les femmes sont différentes, d’autres plus nombreuses nous expliquent l’absence et ses conséquences et notamment pour certaines, le rapprochement avec tous les hommes possibles qui côtoient la détention :

" De toute façon les femmes en prison, par rapport aux mecs, elles n’éprouvent pas ce besoin de l’autre, c’est plus des complicités, des relations d’amitié, d’affinités, de choses comme ça, par rapport aux mecs qui ont peut-être la photo de leur femme, ou des bouquins, des magazines pornos, il y en a peut-être qui en achètent, je ne sais pas. Les nanas n’éprouvent pas du tout, à moins que ce soit une nympho, mais c’est plus des relations comme ça entre femmes... " (ex-détenue).

" Remarque, quelquefois tu te demandes, enfin, ce n’est pas que tu te demandes, mais je sais que je me suis retrouvée avec une mère maquerelle, par exemple, j’ai eu le droit à plein d’histoires. C’était pareil, tu avais beaucoup de nanas qui étaient là pour la prostitution, mais indirectement liées parce qu’elle prenaient de la dope donc il fallait bien qu’elles se fassent de la tune, quoi. Donc c’était quand même mecs (rire), ce n’était pas trop nanas, enfin nanas entre nanas " (ex-détenue).

C’est ce manque qui incite à l’élaboration d’un ensemble de stratégies pour communiquer avec les hommes. Ce qui est observable dans plusieurs prisons où on nous a décrit les parades que cela peut provoquer. Quand les prisons de femmes et d’hommes se font face, les détenu-e-s peuvent échanger de vive voix :

" R : Quand on parle avec eux, euh_ les hommes, en plus les hommes c’est, ouais c’est : "viens me tirer une pipe". Enfin, non. C’est pas "viens me tirer une pipe" c’est euh... "Tu me tireras une pipe". Parce que c’est pas "viens" parce que, on sait tous que c’est impossible. C’est : "comment tu t’appelles ?", "tu peux m’écrire ?"...

I : C’est quoi les réactions des femmes ?

R : C’est pareil : "Comment tu t’appelles ?" Et puis parfois, c’est_ "ça va pas non, va te faire enculer"... Des trucs comme ça " (ex-détenue).

" Enfin moi, ce que j’ai entendu quand même comme histoire, pendant que j’étais là, c’est qu’il y avait une nana en particulier qui était dans une cellule qui donnait sur les cellules des mecs, et je savais que régulièrement elle se mettait seins nus à la fenêtre, et bon elle nous racontait des histoires (rire) ; les mecs mataient, et elle nous racontait "ouais, les mecs, j’ai vu ça, il y en a un qui se fait enculer", tout ça, enfin bon, ça faisait de l’effet, et elle de son côté par contre je ne sais pas du tout comment elle réagissait. Enfin bon, ça devait bien lui plaire quand même, hein (rire) " (ex-détenue).

Les discours entre femmes sur les hommes peuvent en outre constituer des supports destinés à pallier à l’absence masculine :

" Valérie par exemple me racontait que la première fille avec qui elle était quand elle est arrivée en prison n’arrêtait pas de lui raconter ces histoires, parce que c’était une prostituée, mais de luxe, et donc elle lui racontait ses histoires dans les salons, tout ce qui s’était passé avec les mecs et tout ça. Bon, apparemment ça la branchait bien, ça devait lui manquer peut-être aussi (rire), ou c’était une façon de se valoriser, je n’en sais rien " (ex-détenue).

Mais de manière générale, les discours et évocations érotiques sur les hommes ne sont pas symétriques aux discours sur LA femme dont nous ont parlé les détenus. Les femmes se souviennent de scènes, racontent leur histoire personnelle plus ou moins fantasmée, mais on reste dans une description réelle ou imaginaire d’interactions. L’autre genre est entrevu à travers des interactions personnalisées, et non à travers un discours politique général sur LA femme sensée représenter l’ensemble des femmes.

Là où la comparaison est des plus significatives, c’est lorsque l’on évoque l’iconographie qui entoure la détention, l’utilisation des corps de " l’autre ". Là où les hommes découpent LA/les femme(s) en autant de segments corporels pornographiques, les femmes semblent préférer afficher des animaux et des vedettes de cinéma ; là où les hommes parlaient sexe, ici on nous parle d’affection. On retrouve les différences de construction et de perception sociales des rapports entre amour et sexualité :

" I : Et il y a des photos érotiques au mur ? "

R : Je sais même pas si elles passeraient. Je sais même pas si ça passerait. Non non pas de photos. En cellule, les photos, tu sais tu as un petit tableau d’affichage, les photos c’est plutôt des chats, des chiens, des acteurs, beaucoup d’acteurs... Les acteurs oui. Tu sais je corresponds avec une fille à X depuis que je suis sortie, je lui envoie beaucoup de cartes postales et elle me demande beaucoup beaucoup d’acteurs... Jamais d’actrices... (silence). Mais t’as un manque d’affection qui est, qui est horrible hein... Tu vois au bout de... moi c’est au bout de deux mois je pense, au bout de deux mois ça a coupé_ Bon au début, t’as tes problèmes tu n’y penses pas, mais au bout de deux mois, tu vois ? Quand t’as pas de copains, t’as déjà envie de correspondre avec un_ T’as besoin de recevoir du courrier d’hommes... T’es prête à correspondre avec n’importe qui pourvu que ce soit un homme. Et il y a beaucoup de filles en prison, qui correspondent avec d’autres détenus hommes, d’autres prisons, sans les connaître. (_) Alors à ce moment, c’est tout_ tout... Affectif et sexuel euh... tout... C’est un manque affectif hein ! Mais c’est toujours très doux_ euh_ manière douce oui " (ex-détenue).

Ceci n’empêche pas que, comme les hommes, certaines femmes utilisent la pornographie du film X pour servir de support à leurs masturbation.

4.3. La sexualité féminine carcérale

4.3.1. La masturbation féminine

Nous avons décrit la honte des détenus face à la masturbation. Pour les femmes détenues, le tabou sur l’évocation de la masturbation est encore plus pesant : les sociologues de la sexualité et sexologues ont depuis longtemps souligné le silence que la majorité des femmes garde sur ce type de pratiques. Pourtant il s’agit encore une fois d’une pratique répandue, présentée comme un palliatif à l’impossibilité des rapports sexuels, et qui prend également la pornographie comme support. Une ancienne détenue en maison d’arrêt nous a évoqué les pratiques de masturbation qui se déroulaient pendant la projection hebdomadaire de films pornos sur le circuit vidéo de la prison :

" Chacune est sur son lit, c’est des lits superposés et il y a masturbation (...) Parce que le problème en prison c’est que tu n’a pas d’objets, tu peux pas avoir de pénétration. Tu n’as pas d’objets, tu n’as rien, qui ait la forme d’un sexe, tu n’as rien hein, rien du tout. T’as pas de bouteille, t’as pas... je sais pas moi ! Rien ! Tu n’as rien. Donc le seul truc, enfin je te parle de Z, le seul truc c’est la télécommande, et les télécommandes de Z sont rondes, et tu vois pas très grandes, rondes, presque comme un vibromasseur en fait... Alors t’as les "dit-on". "Tiens celle-ci, elle se masturbe avec la télécommande", c’est les "dit-on" ça (...). Chacun pour soi, discrètement, sans faire de bruit surtout. Faut pas bouger, faut, ben tu sais les lits superposés, si tu bouges, celle du dessous, elle entend, si... Parce que la sexualité en prison c’est quand même tabou. Tu vois ça... tabou " (ex-détenue).

" Au début si, au début, si. Au début, bon le film porno commence, tu rigoles, tu parles et tout. C’est "oh, t’as vu...", c’est les mêmes phrases que_ qu’ont une bande de copains qui regardent un film de cul. C’est pareil, c’est les mêmes phrases... C’est... "oh, t’as vu celle-là comment elle fait... Putain il a grosse bite lui, t’as vu ça, putain il est bien foutu... Regarde ce que qu’elle fait, j’ai jamais vu çà"... Tu vois c’est des trucs comme ça, mais... c’est les mêmes phrases, c’est pareil qu’à l’extérieur ça... Et tu sais on dirait que c’est pour mettre l’ambiance, parce qu’il faut dire quelque chose_ Parce qu’il y a un film de cul. Tu comprends ? Parce que t’es gênée, parce qu’il y a un film de cul, alors tu te sens obligée de parler... Tu comprends ce que je veux dire ? En fait c’est un peu ça ! Et puis il arrive un moment, tu te tais, tu dis plus rien. voilà !... Mais par contre le lendemain, en promenade tout ça, personne parle de ça " (ex-détenue).

Mais si les femmes détenues expriment, sous une forme encore plus accentuée, les mêmes sentiments de culpabilité que leurs homologues masculins devant leurs propres pratiques onanistes, l’homosexualité est en revanche loin de susciter chez les femmes incarcérées les mêmes réactions d’agressivité ou de déni que dans les prisons pour hommes. L’homophobie, si elle est présente tant chez les hommes que chez les femmes, se construit et s’exprime néanmoins de manière différente selon les sexes.

4.3.2. L’homosexualité féminine

Comme certains hommes, des femmes ont des rapports sexuels avec des partenaires de même sexe en prison. Dans les témoignages de femmes relatant de telles expériences sexuelles, soit celles-ci se déclarent homosexuelles, et elles nous ont alors expliqué leur expérience du saphisme en prison ; soit affirment n’avoir eu de tels rapports que lors de rapprochements entre femmes dus à la détention (y compris pour les détenues se réclamant de l’homosexualité). On retrouve dans ce cas une nouvelle fois ce que nous avons qualifié d’" hypothèse sexologique " :

" Je sais que j’avais une amie qui était en cellule avec une codétenue. Elles ne se sont pas mises ensemble comme ça. Disons qu’elles se sont retrouvées autour d’un point commun qui est la dope. Et par affinité si on peut dire, elles ont vécu une relation pour ne pas avoir de manque affectif, je ne sais pas, pour partager un peu de vie, de quotidien_ " (ex-détenue).

Grâce à la collaboration volontaire d’un groupe de femmes lesbiennes ex-détenues, nous avons eu accès à des informations sur cette dimension spécifique de la vie carcérale féminine que nous avons pu mettre en parallèle avec les discours des surveillantes. On ne nous a jamais évoqué de stigmatisation paroxystique telle que nous avons pu en décrire pour les détenus. Comme pour la question générale de la sexualité, la tolérance ou non de l’homosexualité féminine reste inscrite dans les interactions avec les surveillantes et dans les jeux d’ajustements permanents qui régissent la détention.

Certains discours à tonalité homophobe rendent avant tout compte d’une tentation de déni ou d’une volonté de ne rien percevoir de l’homosexualité en prison. Adoptant elles aussi l’" hypothèse sexologique ", certaines surveillantes interprètent ce qu’elles constatent de l’homosexualité entre détenues comme un palliatif à une hétérosexualité rendue impossible par la détention, ce qui permet dans un même temps de délégitimer, en quelque sorte, ces pratiques en en faisant quelque chose de temporaire ou d’inauthentique. Dans la citation qui suit, on retrouve également la figure, classique des représentations homophobes, de l’homosexuelle contagieuse qui semble pervertir par son seul contact une personnalité hétérosexuelle avant l’incarcération :

" Il y a des limites et il y a leur discrétion aussi. Moi, je n’ai jamais supporté le matin, de trouver deux filles dans le même lit, bon ben, je leur ai dit_ Je leur ai dit ce que je pensais et puis bon, je n’en ai pas retrouvé souvent. Je ne sais pas, ce n’est pas compliqué à six heures du matin de retrouver leur lit (...) Dehors elles font comme elles veulent, c’est un choix, mais disons qu’en prison, bon, la fille qui est homosexuelle d’accord, mais la deuxième, elle n’y est peut-être pas, homosexuelle. C’est peut-être, c’est un besoin de sentiment, un besoin de quelque chose, mais elle serait dehors, elle n’y serait pas. Bon, c’est comme ça que moi je ressens et que je vois la chose, donc c’est pour ça que je n’accepte pas. Enfin, je n’acceptais pas qu’elles soient dans le même lit, qu’elles fassent ce qu’elle veulent dans la nuit, ce n’est pas mon truc, dans la journée, qu’elles se comportent correctement, même vis-à-vis des autres. Que ça soit leur histoire à elles si elles veulent, quand les portes sont fermées " (surveillante).

(Ex)détenues homosexuelles et surveillantes sont d’accord : l’homophobie est moins présente dans les prisons pour femmes. Cette situation peut sans doute être rapportée à la représentation sociale dominante de l’homosexualité féminine, qui fait de celle-ci une non-sexualité ou, au mieux, une sexualité " incomplète " puisque sexualité d’où les hommes sont absents4. Mais on ne trouve pas trace dans les témoignages recueillis d’expéditions punitives, d’ostracisme particulier produits par les codétenues. La question de l’homosexualité semble rester une affaire privée :

" Si je prends l’exemple de X. où là les filles étaient toutes ensemble sur la cour de promenade et où moi je me trouvais des fois, là il y avait vraiment des couples de filles qui se tenaient par la main, par le cou, etc. Mais c’est vrai que chez les femmes c’est plus perçu comme des "super copines", qu’un couple, c’est plus vu de cette manière là " (ex-surveillante).

" Ben déjà c’est très difficile parce que souvent elles sont pas ensemble en cellule. On les sépare la plupart du temps... Tout dépend, si c’est des détenues sans problèmes, cools, qui disent amen à tout, aux gardiennes, elles peuvent rester ensemble un certain temps. Donc, personne en parle autour. Mais sinon on les sépare... En trois mois, je suis restée que trois mois en détention donc euh... Mais, en trois mois, j’ai pas vu de filles qui étaient lesbiennes qui étaient restées ensemble. Elles se voyaient à la douche, c’est l’endroit où elles peuvent se voir à la douche... Si elles sont au même étage, mais sinon... " (ex-détenue).

" Mais en cellule c’est possible en fait parce que, il arrive que des filles, elles peuvent demander d’être ensemble en cellule, ça arrive qu’on leur dise oui. Quand j’étais là-bas, y’en avait deux, qui ouais, qui étaient ensemble, elles étaient ensemble depuis un petit moment. Quand il y a pas de problèmes, on les laisse. Et là, il y a rapport sexuel le soir... ouais rapport sexuel, attouchements poussés euh... Mais vu que c’est des cellules de trois, c’est... très difficile " (ex-détenue).

Le vécu homosexuel dépend en partie du bon vouloir du personnel et de l’habileté des femmes à négocier avec celui-ci. L’ ajustement avec les surveillantes est décrit comme une opération où seules les personnalités des surveillantes et des détenues entrent en ligne de compte :

" Par rapport aux matons - puisque ces rapports sont quand même importants entre femmes -, il y a eu suivant le caractère des gens, et le respect des gens, différentes attitudes, des persécutions, ou des gens qui buvaient, qui branchaient, tout ça_ Et il y a vraiment une personne, la matonne chef, qui était très réglo et très respectueuse de ce qu’on était, de qui on était " (ex-détenue)

" Par rapport à la matonne chef, ce que je tenais à rajouter, c’est qu’en fait on l’a revue plusieurs fois après, sur nos activités, parce qu’on habite P. [une ville moyenne] et qu’elle travaille toujours à la prison, et c’est vrai que plusieurs fois on l’a vue avec une nana, toujours la même, et on soupçonne d’ailleurs qu’elle soit homosexuelle " (ex-détenue).

Même tolérée, l’homosexualité féminine vécue en prison, parfois avec l’assentiment des surveillantes, reste toujours une sexualité sous surveillance, une sexualité où le non-droit à la vie privée qui caractérise la détention limite les élans entre femmes. En témoignent ces extraits de témoignage de femmes homosexuelles :

Karine F. : " C’est que je suis restée sept mois, et les quinze premiers jours je n’était pas avec Ghislaine [son amie]. On est tombées en même temps et on a été isolées les quinze premiers jours, donc j’étais avec deux personnes différentes. Et ensuite - bon, on s’est toujours dit que ça avait vraiment été prémédité, parce que nous on n’avait jamais caché notre homosexualité - on a été très très vite remises ensemble. Donc on a passé pratiquement six mois et demi toutes les deux dans la même cellule. Et donc toutes les deux on a eu très très peu d’envie de faire l’amour, parce qu’on est pas bien, on est pas à l’aise, et puis il y a cet oeilleton, ce putain d’oeil qui fait que tu es matée n’importe quand, n’importe comment, donc tu n’as absolument aucune intimité. De toute façon on n’en avait pas envie, quoi. Que dire d’autre ? En fait, nous les rapports qu’on a eus, c’est vrai que par exemple on se bastonnait beaucoup ensemble. C’est une façon de se défouler, je crois que c’était aussi une façon de communiquer, d’avoir quand même des rapports, de se toucher, quoi, en fait. Sinon je ne me souviens pas si je me suis vraiment beaucoup masturbée, non plus. Et toi ? "

Ghislaine H. : " Tu ne penses pas du tout [à la sexualité]. Enfin je ne sais pas. Ça te coupe les envies, hein, c’est le cas de le dire (rire). L’endroit n’est pas vraiment adapté et propice à ce genre de choses. Ce n’est pas des peep-show_ "

Catherine J. : " Sinon, on avait la possibilité de se voir le dimanche après-midi dans une cellule de son choix, avec les gens qu’on avait choisis, et mon amie - c’est-à-dire que je me suis retrouvée avec ma copine, parce qu’on était séparées depuis le début, et c’était pendant les quelques semaines qu’il me restait à passer - on s’est retrouvées comme ça une fois un dimanche en cellule, mais chez une autre détenue ; de toute façon, bon c’est sûr qu’on s’est enlacées et qu’on s’est fait des bisous, des choses comme ça, mais ça s’est arrêté là. De toute façon on ne peut pas aller plus loin, parce qu’on n’est pas tranquilles, on est observées, épiées, donc ça s’est arrêté là. Il y avait quand même quelqu’un qui était là, la tierce personne, pour nous protéger devant l’oeilleton, si on peut dire. Voilà. "

L’homosexualité des détenues pose parfois des problèmes dans cette cohabitation obligatoire. Une (ex)détenue s’en est ouverte à nous, évoquant son incarcération dans une cellule occupée par un couple d’homosexuelles. Nous donnons ici quelques extraits de son interview. Son témoignage n’est pas exempt d’homophobie latente, il nous montre cependant comment de la gêne au harcèlement sexuel en passant par la jalousie, la détention collective entre femmes peut - aussi - donner naissance à des formes d’abus ; comment le harcèlement sexuel n’est pas l’apanage masculin. Mais, nous allons le découvrir, en dehors d’une homologie de termes, l’abus et le harcèlement entre femmes - du moins pour le seul exemple que nous avons recueilli - est peu comparable aux abus décrits dans la prison des hommes.

De la gêne_

" Il y a toujours une tierce personne au milieu du couple. Il n’y a pas de cellules de deux_ Donc c’est pratiquement_ il y a toujours la troisième qui se plaint, qui veut partir. Parce que c’est_ c’est vraiment le couple. Quand elles sont en cellule ensemble, c’est vraiment le couple. C’est un couple. C’est très difficile. Et même le langage c’est que... c’est parler que de ça_ (_) Elles éliminent les hommes hein, carrément ! Elles ne parlent jamais d’hommes.

I : Et quand elles parlent de sexualité, c’est de manière crue ?

X : Ah non non non ! Quand elles sont ensemble c’est_ très douces, très calmes, c’est les câlins, c’est... très gentil... On partage tout... Mais c’est la galère pour la troisième. Elles l’ignorent pratiquement. (_) Elles s’en foutent complètement ".

Des menaces :

" Alors, elle m’a dit : "si je te vois avec elle, attention, je t’éclate la tête, t’as pas intérêt de la toucher". Ou même ça arrive qu’elles se rendent jalouses en disant "ah t’as vu celle qui est avec moi, elle est mignonne hein ?!"... Des trucs comme ça quoi. "

Parfois aussi du harcèlement sexuel_

" X : Pour les autres détenues c’est chiant. C’est chiant parce que_ ça arrive qu’on soit emmerdée, verbalement. Pas d’attouchements_ tout ça_ verbalement...

I : C’est-à-dire, vous avez des avances ?

X : Ouais des avances euh... Des avances vulgaires, des avances... Ouais des avances...

I : C’est dit comment ?

X : C’est cru_ Du style_, comme les hommes quand ils parlent dehors. Style "Tiens, je baiserais bien avec toi, tiens tu veux pas venir avec moi..." Du langage cru... (_) Une femme, ça parle pas comme ça. Et encore pas tous les hommes parlent comme ça hein, attention ! La racaille, la merde quoi... " (ex-détenue).

On le voit, la situation des femmes incarcérées en matière de sexualité n’a pas grand chose à voir avec celle des hommes. Quoique ces informations soient à relativiser du fait du peu de femmes qui se sont exprimées lors de cette étude, il semble évident que seuls les statuts différenciés de la sexualité féminine et de l’homophobie puissent expliquer ces différences. Les témoignages des hommes et des femmes nous offrent un bel exemple de l’asymétrie des constructions sociales des genres qui organisent, en prison comme ailleurs, les expériences masculines et féminines.