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Déroulement de la journée d’une avocate en pénal

(2006) Barreau de Lyon : journal d’une avocate au pénal - jour 1

Mise en ligne : 14 December 2006

Texte de l'article :

Barreau de Lyon : journal d’une avocate au pénal - jour 1 
 
Le matin en chambre pénale spécialisée mineurs et famille, j’hérite de 4 dossiers de violences conjugales avec la procureure qui débute et fait référence au fait divers du jour qu’elle venait de découvrir dans Le Progrès.

Le 23 septembre, je suis de permanence au Tribunal Correctionnel.

Le matin en chambre pénale spécialisée mineurs et famille, j’hérite de 4 dossiers de violences conjugales avec la procureure qui débute et fait référence au fait divers du jour qu’elle venait de découvrir dans Le Progrès "l’inéluctable enchaînement de la violence du couple jusqu’au meurtre par coups de couteaux de l’épouse devant les enfants" avec les réquisitions qui s’imposent derrière...

Puis 14 heures, 3 dossiers en 7ème Chambre pénale des requêtes : dossiers de stups en détention, des détenus qui font entrer du shit en prison après le parloir famille. Ils subissent la fouille au corps, on découvre alors de 16 à 28 grammes de shit dans les ourlets du jogging ou dans l’anus, et toujours le même discours, « ce sont d’autres détenus qui m’ont forcé », « ils ne m’ont pas laissé le choix, c’était ça ou me faire frapper ». Même discours pour le tout jeune de 19 ans ou le braqueur de banque incarcéré sous mandat de dépôt criminel. Même triple peine : 3 à 4 mois de prison ferme qui s’ajoute à leur peine initiale...plus la sanction disciplinaire, 15 à 30 jours de cachot : la fin des parloirs, des activités, seul dans une cellule sans télé, 23 heures sur 24 avec promenade grillagée, seul évidemment, et enfin les réductions de peine qui sautent.

A 16 heures, les comparutions immédiates : 6 dossiers le tout venant, de la violence inexplicable à la conduite en état d’ivresse avec outrage, des vols et recels, le quotidien des Tribunaux.

Et puis arrive Sarah : comme les autres détenus, avec menottes, sortant de garde à vue, enchaînée sur le banc des petites geôles. Sarah que je connais depuis que j’ai prêté serment d’exercer ma profession avec conscience, dignité, probité, humanité et indépendance. Sarah défendue au hasard d’une permanence en taule en 2002, jamais quittée depuis. Sarah, 48 ans qui en paraît 60, née en France, sans papiers, sida, hépatite C, un casier judiciaire mentionnant 33 condamnations, violences, vols, stups, incendie, stups, vols, vols, vols, vols, un fichier police qui évoque le triple, 20 ans de taule, des scarifications sur le cou parce que ses bras ne peuvent plus être recousus, un passé de tox, un avenir de rue, carburant plus au whisky coca qu’à la coke ou aux médocs faute de fric maintenant, sortant de prison le 28 décembre dernier, venant immédiatement me voir comme toujours, pour voir où on en est , ce qu’on peut faire. Ce qu’on peut faire Sarah ? C’est à nouveau demander à la Pref’ de préparer votre carte de séjour en espérant qu’on aura le temps cette fois de la récupérer avant la taule. Ce qu’on peut faire ? C’est tenter à nouveau d’être convoquées par le juge d’application des peines pour trouver (qui sait ?) une aide, avant le retour en taule.

Mais ça va pas cette fois...pire que les dernières fois, pire que la fois où elle avait chié et pissé dans le vieil ascenseur de mon cabinet alors que je l’attendais en bas. Parce que non, elle ne pouvait pas se retenir, elle ne pouvait pas demander où sont les chiottes aux secrétaires, trop honte. Pire bien sûr que les fois où elle m’amenait un bouquet qu’elle venait de tirer en me disant je suis trop contente de vous voir, maître Anaïs, c’est bien d’être dehors, j’ai rencontré un type, il a l’air bien, je vais m’en sortir. Cette fois c’est pire quand je la vois arriver dès 10 heures puant l’alcool, m’expliquant que le foyer qui l’héberge habituellement ne veut pas d’elle cette fois, qu’elle est à la Croix rouge avec les autres, levée à 5 heures, sait pas quoi faire, alors elle se lave encore le visage 2, 3 fois, puis dans la rue à 7 heures, trouver un bar, attendre 10h. Elle est revenue vendredi dernier. En attendant que je la reçoive elle tente de tirer un sac d’une autre cliente ;on vient me chercher, je la rattrape dans l’escalier je reprends le sac, l’engueule pour la forme, lui dit que je la défendrai encore mais merde pas de vol dans mon cabinet. Lundi d’après, le 23 septembre, Sarah est dans le box avec les autres parce que pour la Xième fois, elle a tiré un sac samedi, a pris les 50 euros, laissé le sac en évidence pour qu’il soit retrouvé et s’est fait chopée ; elle a pris 4 mois de plus à son actif malgré l’expertise psychiatrique (altération du discernement), malgré les maladies, malgré la misère, malgré l’absence de papiers, malgré qu’elle soit née en France, malgré le foyer, malgré tout, malgré ses « Oui, madame le Président » malgré « je regrette » et malgré son avocate.

Il est 22 heures, je sors du tribunal, j’y suis depuis 8 heures 30 et je pars chercher la bière pour continuer.

Source : Rebellyon