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(2005) La vie rêvée des Gays ?

Mise en ligne : 29 March 2005

Dernière modification : 11 March 2006

Texte de l'article :

LA VIE RÊVÉE DES GAYS ?

LA PRISON N’EST PAS LE LIEU QUE LE GAY IMAGINE : ELLE EST À REBOURS DE TOUS LES FANTASMES QU’IL A ATTACHÉS À CETTE INSTITUTION.

 

Source
PREFERENCES mag n°6, Jack-Olivier Lafay, janvier 2005

Le viol et le milieu carcéral sont indissociables dans la dimension fantasmatique des gays. Si la réalité des prisons françaises ne colle pas à cette image idéalisée d’un romantisme sulfureux, le rapprochement n’en semble pas moins s’imposer et renvoie à une problématique des rapports de pouvoir en général, et d’autorité en particulier.

« Ils ne m’aiment que s’ils sont des monstres. » Jean Genet a conçu toute son œuvre à cette fascination, partagée entre le désir et la crainte, de cet assujettissement à la brutalité. À travers Le Miracle de la rose où il évoque ses souvenirs d’incarcération à la maison de correction de Mettray, Jean Genet a exploré dans sa plénitude cette obsession presque mortifère de la possession et de la dépendance. Ce désir d’humiliation et de soumission, au cœur de l’imaginaire gay, semble être à rebours du discours officiel du lobby gay qui défend les valeurs de fierté et d’émancipation. Or ce paradoxe trouve ses raisons dans la compréhension qu’il constitue à lui seul un mythe révolutionnaire qui renverse les rapports d’autorité traditionnels. En revanche, la vie des détenus, en osmose avec la logique disciplinaire de la structure pénitentiaire, restitue un univers qui, loin de rompre avec le modèle social d’autorité, est poussé jusqu’à son paroxysme en suivant la loi du plus fort.

Roland Barthes a posé le mythe comme instrument de compréhension des rites et des croyances. Le mythe est une clé pour signifier ce que l’on vit et donne un sens collectif à nos représentations. Ainsi ce mythe du viol, ou du moins d’abus d’autorité, concourt à l’édification de l’identité « gay » qui oscille entre domination et soumission. La pornographie, comme reflet moderne de l’imaginaire gay, inscrit le rôle de l’homme dans une lutte pour le pouvoir dont le sexe est la métaphore. Mack Manus, réalisateur de films pornographiques articulés autour l’idée de viol, se place dans cette démarche de parcours initiatique. « Dans mes films, très souvent, je parle des rapports de force. Le dépositaire de l’autorité, en abusant de son pouvoir, cherche à s’approprier la sexualité de celui qui est inférieur. En même temps, j’introduis une morale sous la forme d’une revanche des faibles. En effet, les faibles, ensemble, renversent et dominent leur agresseur ce qui leur permet à la fois de prendre du plaisir et de retrouver leur dignité. » Mack Manus occupe le terrain de la confrontation, entre la fascination de l’exercice de l’autorité et le désir de revanche, sur lequel se rejoue en permanence l’histoire de l’homosexuel. Elle commence souvent d’ailleurs par l’injure hétérosexuelle qui est sans doute le facteur déterminant de l’identité homosexuelle. « Pédé » est l’insulte par excellence, qui, de façon paradoxale, est ségrégationniste tout étant fédératrice. Dans cette obsession de se défendre « d’être PD » pour tout homme en devenir, l’enjeu de la virilité apparaît comme l’élément discriminant de l’identité masculine. L’assignation du rôle sexuel va influencer la perception de l’identité de chacun des Partenaires. Empruntant le modèle hétérosexuel, seul le passif est (« PD ») puisque lui est attribué le rôle féminin. Au-delà du cliché de la virilité, le gay reste attaché à la masculinité comme facteur déterminant de son identité.

Contrairement à ce pourrait croire Michel Houellebecq, cette « extension du domaine de la lutte » ne se fait pas aux dépens de ceux qui acceptent de se soumettre. Pourtant la passivité dans l’homosexualité masculine est très mal perçue par l’opinion. En effet, cette modalité sexuelle induit la conjonction de deux stigmatisations, celle d’être féminisé et celle du coït. Dans le processus de construction identitaire, le masochiste cherche à souffrir par culpabilité de ne pas adhérer au modèle paternel : « Sois comme moi. » Concrètement, le masochiste se fait battre (sodomiser) pour s’emparer de la verge de l’objet (le père).

Au-delà de la soumission, la douleur s’inscrit dans la démarche identitaire. En effet, si le passif peut jouir comme une femme, il n’en souffre pas moins comme un homme. « Rien ne nous rend si grand que la douleur », avait écrit Alfred de Musset dans La Nuit de mai. En effet, la douleur, endurée et dominée, magnifie tout et rend plus fort. Dans ce sens, il se réconcilie avec l’identification paternelle et avec cette image de virilité conformément à la célèbre maxime de Nietzsche : « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort ». Or, cette approche révolutionnaire des rapports « dominant-dominé » permet à chacun, et plus particulièrement à l’homosexuel, d’inventer sa vie sous le seul impératif du plaisir. Mack Manus n’en disconvient pas. « Dans mes films, mes personnages sont des hommes qui assument leur plaisir. Ils sont à mon image, ni homosexuels, ni bisexuels, juste eux-mêmes. »

 

La Prison n’est pas le lieu que le gay imagine. Elle est à rebours de tous les fantasmes qu’il a attachés à cette institution à la masculinité totalisante. Si, effectivement, la sexualité est obsessionnelle, elle est omnipotente dans des actes qui révèlent plus souvent une rage qu’un véritable plaisir. Derrière le problème sexuel, le véritable enjeu porte sur la mécanique du pouvoir dans un mode coercitif.

Pour comprendre les prisons, il faut suivre le chemin qu’a emprunté Alice en traversant le miroir des apparences. Derrière cette régulation immuable du système carcéral, il existe un espace autonome dans lequel les détenus tissent entre eux des liens. Les prisonniers sont donc tenus aussi bien au règlement qu’à un code d’honneur fondé sur l’exemplarité de la force. Antidéontologique, cet ensemble de règles strictes est supporté par la population carcérale. Cet univers parallèle de la prison est d’ordre binaire, se partageant entre les surhommes et les sous-hommes.

Les premiers tirent leur légitimité du respect et de la peur qu’inspire la gravité de leur peine. Dans un monde à l’envers, ils assoient en effet leur pouvoir sur leur réputation de réussite dans le crime. La puissance physique, ajoutée à un esprit charismatique de force, permet un assujettissement de ceux qui n’ont pas les moyens d’opposer une résistance. Comme le rappelle Nathalie Chantriot, vice-présidente d’Aides Île-de-France, qui assure une mission de prévention depuis près de dix ans à la prison de Fresnes, « la prison est un milieu dur où il n’est pas bon être faible. »

Effectivement la prison est un milieu ségrégationniste où il ne faut pas apparaître vulnérable au risque d’être rangé dans la catégorie non grata des sous-hommes. Les « rejetés » sont appelés plus vulgairement les « pointeurs », qui sont reconnus pour avoir abusé une victime en dehors du code de domination considéré comme normal, en s’en prenant à une personne vulnérable (enfant, personne âgée). Avec toute la rigueur de la loi du Talion, ils font l’objet de persécutions méprisantes. Le viol apparaît souvent comme une punition à la mesure de l’infamie qu’inspirent leurs actes.

Les homosexuels ou assimilés ne répondant pas aux schémas de la virilité sont aussi exclus. Les assimilés sont utilisés comme moyens financiers par le biais du racket, ou sexuels par le viol ou par une sexualité imposée. Le viol n’est pas une punition mais une sexualité substitutive, presque hygiénique. Le viol, qui renvoie ici à l’image hiérarchisée « homme / femme », apparaît comme une alternative à l’absence de sexualité hétérosexuelle. Cette main-d’œuvre sexuelle et domestique est consentie implicitement par les surveillants dans la mesure où les meneurs garantissent une tranquillité intérieure grâce à un régime d’oppression. Ainsi, Patrick Dils, dans son livre Je voulais juste rentrer chez moi, raconte comment il a fait l’objet d’un viol avec la complicité passive des gardiens, lorsqu’il avait vingt ans. Cependant, du fait du poids de cette loi du silence, les victimes, ont beaucoup de mal à déposer plainte. En effet, comme le regrette Nathalie Chantriot, « la victime a à la fois peur de ne pas être entendue par l’Administration et des représailles éventuelles, et d’être atteint dans sa propre image de virilité. »

Les homosexuels, qui pourraient répondre librement à ce besoin sexuel, sont complètement marginalisés dans ce système car ils s’inscrivent dans la diagonale du fou. Le sexe n’est en effet pas pour eux une menace mais un objet de plaisir. Il échappe de facto à la logique de domination et devient une menace aussi bien pour les meneurs que les gardiens. Pour ces derniers, les homosexuels sont responsables de tensions par les confusions qu’ils créent. Les meneurs, par leur présence subversive, voient le pouvoir leur échapper dans la mesure où le sexe imposé à autrui par autorité ou de force est leur moyen de soumission. C’est pourquoi, selon Nathalie Chantriot, pour garantir la pérennité du système, « les homosexuels qui jouent courageusement la transparence subissent des brimades, physiques et morales, de la part des autres codétenus et de certains gardiens ».

À travers la situation difficile des homosexuels, il faut comprendre que les rapports de pouvoir sont fondés sur la force et non pas sur le plaisir, qui est un aveu de faiblesse. Conformément à la conception de Sade, le sexe, loin d’être un acte libérateur, constitue un outil d’asservissement au profit de celui qui s’en sert. Dans une idée totalisante du mal, le « surhomme sadien » ne cherche pas le plaisir ou ne le trouve que dans l’humiliation de sa victime dont il ne souhaite que casser l’identité pour la rendre dépendante.

Comme citoyen, on pourrait attendre de la part de l’Administration et de ses agents, sinon d’être en mesure d’éradiquer un système tellement rentré dans les mœurs, du moins de pouvoir en limiter les débordements. Or, le facteur démographique et le facteur institutionnel sont de nature à expliquer le malaise protéiforme des prisons. La surpopulation carcérale, qui est due à la fois à un recours excessif à la détention provisoire et à une tendance à l’allongement des peines, rend difficile la mission de surveillance des gardiens de prison qui se trouvent en sous-effectif. Par conséquent, la promiscuité favorise certaines dérives des détenus qui ne disposent d’aucune intimité. De plus, ce phénomène de surpopulation se traduit par une dégradation des conditions de vie dont l’impact est déterminant sur la fragilité mentale des détenus. Une enquête épidémiologique réalisée en juin 2001 sur 2 300 entrants a démontré que 55% d’entre eux souffraient d’au moins « un trouble psychologique, de gravité plus ou moins importante ».

Le viol, dans ce contexte de nervosité des prisons, est particulièrement révélateur du conservatisme de l’institution pénitentiaire. En effet, la sexualité n’est pas reconnue officiellement mais elle est tolérée selon le bon vouloir des gardiens. Nathalie Chantriot dénonce l’hypocrisie d’une sexualité à la dérobée.

« La sexualité n’est pas interdite, mais est un sujet tabou. On peut même dire qu’elle est omniprésente, par la tension que l’on peut ressentir dans la peur et le désir, puisqu’elle est refoulée. » Ce refus dilatoire de l’administration pénitentiaire d’affronter ce problème, ou au moins l’admettre, pousse à des comportements humiliants et déviants. Après le combat pour imposer des préservatifs en prison, Aides milite pour la création d’espaces conjugaux dans lesquels des couples pourraient avoir une intimité conjugale. « Cette revendication poursuit le double objectif d’une amélioration des conditions des détenus en soulageant leur frustration sexuelle, et d’une reconnaissance de la liberté inaliénable de l’individu liée à sa dignité. » Si la question des viols est à l’origine d’une prise de conscience par la société que la sexualité fait partie intégrante de la dignité de l’Homme, alors chacun de nous pourra-t-il en bénéficier dans ses droits. Les gays en premier, sans que cela soit un mauvais rêve.