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(2003) Je suis le détenu 65112 de la Maison d’Arrêt de Bois d’Arcy...

Mise en ligne : 11 August 2003

Dernière modification : 16 November 2004

Texte de l'article :

Laurent JACQUA
65112 C4/QI
M.A. de Bois d’Arcy
5bis rue Alexandre Turpault
78390 BOIS D’ARCY

Bois d’Arcy le, lundi 4 août 2003

Messieurs, Mesdames les Députés,

Je suis le détenu 65112 de la Maison d’Arrêt de Bois d’Arcy.

Je m’adresse à vous, représentants du peuple français à l’Assemblée Nationale pour vous informer de ce que nous subissons dans les prisons de France et, dénoncer cette politique du tout répressif qui réduit à néant toute notion de respect de la personne humaine due aux détenus.

Qui est le mieux placé, sinon un détenu pour parler de la prison ? C’est cette raison qui me pousse à vous écrire.

Il est urgent d’agir et de réagir pour l’amélioration des conditions des détenus, ce qui n’a rien à voir avec l’amélioration des conditions de détention.
En effet, la preuve en a été faite mainte et mainte fois. Même dans une prison « moderne » les suicides ou, autres actes de désespoir se multiplient (Fleury Mérogis en est l’exemple parfait).
Observatoire des suicides et morts suspectes :
http://www.prison.eu.org/rubrique.php3?id_rubrique=68

La situation de souffrance psychologique ne changera pas avec l’amélioration des structures ou la construction de nouvelles prisons.
Seuls plus de respect, plus de dignité, plus de considération, plus d’humanité peuvent faire baisser le taux, trop élevé, de suicide.

Cette situation perdure dans un monde carcéral au bord de l’explosion. Tout est à refaire, tout est à repenser.

Les premières victimes sont les plus fragiles. N’importe quel établissement public ayant un suicide tous les trois jours fermerait ses portes.
L’administration pénitentiaire devrait être traduite en justice pour « non-assistance à personne en danger » voir même, passer aux assises pour homicides.
Mais non, rien n’est fait. On finit même par penser que le suicide fait parti de la peine de tout détenu.
La prison tue, ceci en toute impunité.

Si je prends mon exemple pour illustrer la situation, c’est qu’il donne la pleine mesure de cette inhumanité carcérale.

Malade du Sida, je croupis dans les quartiers d’isolements, ceci souvent sous des prétextes sécuritaires fallacieux qui couvrent en fait une décision totalement arbitraire et répressive. Tout cela, bien sur sans tenir compte des conséquences sur mon état de santé, car je ne suis pas à l’abri dans de telles conditions de « survie » de subir une dégradation de mes défenses immunitaires.
Les quartiers d’isolement reconnu comme moyen de torture
http://www.prison.eu.org/rubrique.php3?id_rubrique=257

Voilà vingt ans que je traîne cette maladie comme une double peine dans les geôles du pays des droits de l’homme. Quel paradoxe !
Aucune indulgence lors de jugements, aucune compassion lors de ces détentions d’exceptions que l’on m’inflige...

Rien, pas une once d’humanité dans ce système qui s’acharne à mettre ma santé en danger permanent.
Heureusement je suis doté d’un caractère fort et d’un instinct de survie assez développé. C’est sans doute ce qui m’a permis de tenir et de rentrer en résistance, de me battre avec la plume contre ces injustices, véritables insultes à la déclaration universelle des droits de l’homme.

Qui sommes-nous, nous détenus ? Je vais vous le dire :
Une catégorie d’individus pauvres, dénués de droit que l’on écrase de toutes parts.
Voilà notre réelle place dans cette société.

Alors, à quoi sert donc la prison puisqu’elle n’est qu’un instrument de souffrances ?
La réinsertion n’est devenue qu’une utopie, qu’une illusion...

Souvent on me reproche mon insoumission mais ce n’est en vérité que la traduction d’un combat, d’une lutte que je mène pour la dignité, le respect du détenu que je suis.

Cette cause me semble juste et, si elle ne l’est pas que l’on me prouve le contraire !

Je ne suis pas innocent, j’ai commis des actes, fait des erreurs qui m’ont conduit en prison mais dois-je pour autant subir humiliations et BRIMADES ?
Agression par des surveillants cagoulés
http://www.prison.eu.org/rubrique.php3?id_rubrique=638

J’estime que cette peine doit être purgée avec les principes fondamentaux des droits humains. « Justice a été rendu au nom du peuple Français » !

Malheureusement, Mesdames, Messieurs les Députés, dans vos prisons un homme ou une femme se suicide tous les trois jours, « justice a été rendu au nom du peuple français » !

Certains deviennent fous, s’entassent ou crèvent de désespoir, « justice a été rendu au nom du peuple français » !
D’autres meurent de vieillesse ou de maladie grave dans des conditions terribles de solitude, « justice a été rendu au nom du peuple français » !
Je vous le demande, qui sont les vrais coupables ?

Malgré la souffrance que j’endure dans les oubliettes que sont les quartiers d’isolements, je ne laisserai rien passer et, par l’écrit je témoignerai contre cette « honte de la République » qu’est la situation carcérale française.
Rapport du Sénat « Prisons : Une humiliation pour la République »
http://www.prison.eu.org/article.php3?id_article=2966

Un jour on me donnera raison. En attendant et comme le dit le sous titre de mon livre [1] « silence, on meurt ... »

Je vous prie d’agréer, Messieurs, Mesdames les Députés, mes sincères salutations.

Laurent JACQUA

Notes:

[1] « La Guillotine Carcérale, Silence on meurt » Laurent Jacqua - Editions Nautilus