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2 Incidences des UVF sur les bénéficiaires du dispositif

Mise en ligne : 16 June 2007

Texte de l'article :

Deuxième partie
Incidences des UVF sur les bénéficiaires du dispositif

Les UVF proposent un dispositif inédit de rencontre qui diffère du dispositif classique des parloirs. Différences sensibles que les personnes détenues évaluent selon trois dimensions : plus d’espace, plus de temps, plus d’intimité.
Chacune de ces dimensions influe sur la rencontre, ses modalités, ses bénéficiaires, leurs manières d’être à soi et aux autres.

Les angoisses de la nouveauté et les déstabilisations
Les femmes détenues ont exprimé assez spontanément le paradoxe qui était le leur avant la première UVF. En effet, quel que soit son degré d’euphorie avant la première UVF et quelle que soit la teneur des liens qu’elle nourrissait avec ses visiteurs, chaque femme interrogée exprime une dualité de ressenti, espérant et appréhendant cette rencontre :
« Pour la première (UEVF) j’étais stressée, même si on est content ... on ne sait pas comment ça va se passer avec les visiteurs » (36 - détenue)
Par contre, dans l’univers masculin de la détention, ce genre d’appréhension se reconnaît moins, et le discours prend d’autres chemins. Il évite de relater les angoisses qui précèdent sous peine d’aveu de trop de faiblesse, mais révèle une déstabilisation face au dispositif :
« Au début, c’est un peu le choc de voir les UVF, après ça passe »
(60 - détenu).
« La structure, les couleurs ça flashe direct (...). C’est bien accueillant c’est pas un truc glauque (...). Pour les 6 heures, j’ai mis le temps pour me réadapter. ...a m’interpellait »
(57 - détenu).
La surprise éprouvée s’explique aussi par le fait que les "expériences pénitentiaires" de ces détenus ne les avaient pas préparés à imaginer que
l’administration produise et leur fournisse ce type de "prestation" :
« Je suis surpris de ce qu’ils ont mis à notre disposition, je reste pudique parce que c’est simplement géant » (58 - détenu).
« C’est des choses exceptionnelles, on s’attendait pas à une chose si bien » (81 - détenu).
« C’est bien conçu, coup de chapeau à l’administration qui a bien voulu faire ce genre de chose, beaucoup de familles n’ont pas ça dehors » (80 - détenu).

« L’UVF c’est bien, on ne peut pas dire le contraire, c’est bien ce qu’ils ont fait » (78 - détenu).
« Ça me réconcilie avec l’administration, avec le pouvoir français jacobin et centralisateur » (77 - détenu).
La structure des UVF est d’autant plus appréciée que les personnes détenues, hommes comme femmes, l’évaluent comparativement aux structures de détention et aux dispositifs classiques de rencontres qu’ils connaissent :
« C’est énorme par contraste avec la détention, 60m..., c’est dépaysant, des choses de la vie courante, couverts, assiettes, les couleurs, la machine à café, c’est des choses simples mais qui prennent sens de luxe » (80 - détenu).
« Quand on est enfermé dans une petite pièce 24h sur 24, quand je suis entré dans l’UVF c’était immense, il y a des moments on se cherche » (65 - détenu).
« Le parloir en lui-même ne vous éloigne pas du lieu où vous êtes enfermé, aux UVF on oublie. Un tel cadre peut se retrouver hors des murs, rien ne rappelle le lieu où l’on est. Ça peut leurrer donner l’impression qu’on est libre » (62 - détenu).
« Nous avons beaucoup souffert dans les parloirs, les UVF c’est comme un miracle (...). Les parloirs ici c’est infernal, c’est une grande pièce avec des petites pièces, on se voit partout, il y a 25 familles en même temps, les enfants courent partout » (70 - détenu).
« Les parloirs c’est honteux, c’est des petits box, il n’y a pas de porte, pas d’intimité. Il y a du bruit, parfois on ne comprend rien (...). Les visiteurs sont stressés il y a des va-et-vient, j’essaye de le décontracter, mais ils sont stressés (...) » (60 - détenu).
« Les parloirs sont inadaptés, ici c’est à l’ancienne, il n’y a pas d’intimité, ça nuit sur les relations, les structures sont inhumaines, il n’y a aucune intimité, du bruit, de la fumée de cigarette » (59 - détenu).
« (Les parloirs) c’est trop petit, j’ai l’impression de séquestrer mes enfants, les enfants ne peuvent pas bouger » (41 - détenue).

La détention et les parloirs sont vécus par les personnes détenues comme
des lieux de contrainte et de réduction de l’espace, de l’espace personnel, de la liberté d’échange et de mouvement : quadrillage des espaces, contrôle des déplacements, réglementation du temps, surveillance,
promiscuité, absence d’intimité, etc. Aussi, l’absence de surveillance, l’intimité et la liberté de mouvement dans les UVF, sont-elles particulièrement mises en avant et appréciées :
« On peut faire ce qu’on veut, j’arrive je m’installe, on n’entend plus le bruit des clés, on prend la douche quand on veut » (59 - détenu).
« On est plus libre, on ne pense plus à la détention, comme en appartement » (29 - détenue).
« La première fois, ça c’est passé très vite, ça fait un choc de se retrouver sans surveillance, pouvoir parler librement, ça donne un petit goût de liberté » (66 - détenu).
« Il y a plus d’intimité, on n’est pas épié, il n’y a que nous, c’est une grosse différence, il y a moins de contrainte pour la famille aux UVF » (72 - détenu).
« C’est le jour et la nuit avec les parloirs, plus d’intimité avec la famille, on est tranquille et c’est très bien, surtout l’intimité » (75 - détenu).

Les changements structurels, temporels et d’intimité qu’apportent les UVF sont évoqués sur un registre très positif ; cependant leur intégration ne va pas de soi et n’est pas immédiate.
Pour ces détenus condamnés à de longues peines, les repères spatiotemporels de la détention et de la vie en détention se heurtent à de nouveaux repères qu’il faut appréhender, maîtriser et intégrer :
« La première fois que j’y suis rentré, j’étais dépaysé, l’espace, le temps, sortir des cellules, ne plus être en prison. J’étais un peu désarçonné.
Le temps d’adaptation aux lieux n’a pas été immédiat, il m’a fallu une heure avant de réaliser. J’avais des difficultés d’attitude, de comportement par rapport à l’environnement. Huit ans d’enfermement ça laisse des marques, on est désocialisé aussi par rapport au cadre » (62 - détenu).
« J’avais perdu l’habitude du four, de l’aspirateur, les trucs du quotidien mais de dehors quoi. Fallait se réadapter (...) partager des choses, préparer à manger, se réveiller ensemble, c’est du quotidien. J’avais tout zappé. Quand on rentre en prison, la vie dehors il faut l’oublier, alors que là, rien que d’ouvrir une porte c’est un truc, mettre un gâteau dans le four ... » (57 - détenu).
« Préparer un repas pour quatre ... ça faisait des années, je ne savais pas si je saurais » (6 ... détenue).
« Le soir quand on va aller se coucher, ça fait drôle, il manque quelqu’un qui vous dit d’aller vous coucher » (66 - détenu).
« J’avais vraiment peur, dormir ensemble après tant d’années ... c’est pas évident, c’était pas évident d’imaginer, mais ... il faut reprendre les habitudes, se retrouver » (28 - détenue).

L’expérience de l’incarcération a coupé les personnes détenues de modes de vie, d’habitudes et d’habiletés qui sont normalement développés et entretenus par l’expérience au quotidien. Elle les a coupées également d’un mode d’interaction sociale. Les détenus ont reconstruit, au fil des ans, d’autres habitudes dans le contexte monotone, indifférencié et réduit des expériences et des sensations de la détention ; ils ont construit d’autres relations dans le contexte unisexué, contrôlé et autoritaire de la prison. Ils ont donc intégré la détention et ses repères, et ont pris des distances par rapport à l’extérieur.
Ce mécanisme, repéré et étudié quant aux "longues peines"24, leur permet de s’adapter à la détention mais il explique également les angoisses et les déstabilisations que ressentent les personnes détenues dans les UVF. Après s’être coupées de l’extérieur pour s’adapter à la détention elles doivent maintenant "redéfaire" leurs habitudes et "rechanger" leurs repères pour s’adapter aux UVF. Cette nouvelle adaptation apporte son lot de difficultés mais également de découvertes ou de re-découvertes.
24 Nous faisons référence ici à la phase "d’adaptation" analysée dans les études menées sur les "reclus" et les longues peines. Nous pouvons voir à ce propos, E.Goffman, Asiles, Ed. de Minuit, Paris, 1968 et A.M.Marchetti, Le temps infini des longues peines, Terres Humaines, Plon, 2001.

La redécouverte de gestes ordinaires et la multiplication des expériences
Les UVF offrent la possibilité de partager des moments, des gestes de la vie quotidienne avec les visiteurs et permettent aux détenus de retrouver un cadre de vie et des interactions qu’ils avaient perdues :
« On renoue avec une vie normale, on retrouve des repères sociaux différents de ceux qu’on trouve en prison » (62 - détenu).
« Aux UVF c’est calme, on peut retrouver le rituel du manger, calmement et avec quelqu’un (...). Aux UVF on peut bouger, faire la cuisine, ça aide même à parler. Les UVF sont bien faites, les surveillants les font évoluer. On retrouve une maison de l’extérieur avec tout le confort, même cette petite cour c’est appréciable » (66 - détenu).
« C’est la liberté, c’est une relation normale, on mange ensemble ; on fait à manger ensemble, c’est un contexte normal » (73 - détenu).
« C’est le moment qu’on se retrouve au calme, comme à la maison. Pouvoir manger, parler, c’est comme si j’étais à la maison, je retrouve la vie dehors. On oublie les valeurs et dans les UVF on retrouve ça, c’est calme » (79 - détenu).

Le partage d’un repas autour d’une table, la distribution des tâches ménagères, la "ronde des douches", les DVD regardés ensemble, les rituels du coucher avec les enfants, etc., n’apportent pas que le plaisir du
moment. Ces gestes que l’on qualifie à l’extérieur d’ordinaires et de quotidiens, construisent ici d’autres modes d’interaction entre les hôtes et
les inscrivent dans une symbolique sociale, affective et identitaire perdue depuis des années. Si les repas sont évoqués avec tant de force et d’enthousiasme, c’est parce que les UVF marquent une véritable rupture.
En détention, la nourriture n’est pas sujette à plaisir mais à survie [1], elle est liée à une certaine nostalgie d’un passé remémoré et idéalisé au fil des
ans (souvenirs de repas partagés avec les proches, etc.). Aux UVF, le repas n’est plus un souvenir fantasmé mais redevient une réalité de plaisir et de partage. Il offre de nouveau un contexte de convivialité propice aux échanges :
« Le fait de faire la cuisine, ça remet des choses de la vie courante, il y a un retour de complicité, même banale, mais ça permet aussi à des conversations de venir plus facilement, alors qu’au parloir on ne peut pas aborder des sujets lourds, importants » (51 - détenue).
« Ça ne va pas modifier les relations (avec ma fille) mais ça peut aider à la connaître, la revoir autour d’une table, sans surveillance, où on peut bouger ... parce que même si j’ai toujours des relations avec ma fille, il y a des choses qui m’échappent » (2 - détenue).

Ces gestes retrouvés sont aussi pour les personnes incarcérées l’occasion de découvrir qu’elles sont « encore capables » (11- détenue), que les habitudes de détention n’ont pas altéré certaines de leurs capacités motrices, sociales et affectives :
« C’était formidable de me voir faire (un gâteau). Mes enfants me regardaient, eux aussi ça leur a fait drôle et plaisir » (6 - détenue).
« Mon compagnon, il me regardait pendant que je faisais à manger tout ça, il ne disait rien, il était bizarre. En fait il m’a dit "ma puce, ça me fait tout drôle de te voir faire tout ça". Il n’en revenait pas, il ne m’avait jamais vu faire tout ça, il ne m’avait jamais vu debout en train de bouger et il fallait qu’il s’habitue. Il était tout fier de moi. Moi j’étais bien, je retrouvais plein de gestes simples mais pour moi c’était bien de voir que je ne les avais pas perdus ... c’est vraiment formidable » (11 - détenue).

La vie aux UVF renoue d’une certaine manière et en partie avec le monde extérieur et ses expériences. Elle est d’ailleurs ressentie en rupture totale
avec la détention :
« C’est une évasion l’UVF on n’a pas du tout l’impression d’être dans le cadre pénitentiaire » (80 - détenu).
« On a l’impression d’être en appartement, on n’est plus en prison »
(61 - détenu).
« L’UVF apporte un moment de sérénité, on n’a plus l’impression d’être dans l’enfermement » (69 - détenu).
« Les 6 heures c’est presque un parloir, c’est pour s’habituer mais les 24 heures c’est différent, on oublie complètement la prison » (71 - détenu).
« On est en couple, on fait abstraction des barreaux. ...a redonne goût à la liberté, à la complicité entre époux » (65 - détenu).
« C’est une soupape, on oublie les problèmes de la prison pendant deux jours » (64 - détenu)
« Quand je reviens des UVF j’ai l’impression de rentrer pour la première fois en prison, avec le bruit tout ça, pendant un temps on est
déboussolé, mais c’est quelque chose de formidable » (79 - détenu). 

L’impression de redécouvrir la vie telle qu’elle existe à l’extérieur et la sensation de liberté qui saisit les détenus tiennent également à la structure elle-même. L’espace est plus grand qu’en détention mais il est également diversifié. Alors que lapersonne détenue vit dans l’espace indifférencié d’une cellule dans laquelle elle dort, mange, regarde la télévision, fait ses besoins, etc [2], l’UVF lui permet de se déplacer d’une pièce à l’autre, d’occuper des espaces spécifiés et fonctionnels : la chambre pour s’y coucher, la cuisine pour y manger, le salon pour y regarder la télévision, la salle de bain pour s’y laver, etc. L’espace donne donc l’impression à la personne détenue de sortir de la prison qui l’avait habituée à une architecture fondée sur des principes coercitifs. Ce nouvel espace détermine donc la possibilité d’un autre mode de vie, plus proche du monde extérieur. Et ce rapprochement perceptible avec l’extérieur est d’autant plus prégnant qu’en plus de l’espace, l’organisation du temps aux
UVF est laissée à l’initiative de la personne détenue et de ses visiteurs.
Ici encore la rupture avec la détention est marquante et remarquée. En
détention le code de procédure pénale et le règlement intérieur de l’établissement définissent les horaires de chaque activité : lever, repas,
promenades, parloirs, douches, départ et retour des ateliers, etc.
Malgré certaines appropriations personnelles possibles, chaque mouvement et chaque activité sont planifiés et imposés ne laissant que peu de liberté et de pouvoir sur l’organisation du quotidien et de la vie.
Certes aux UVF le début et la fin de la visite sont prédéfinis de même que les rondes du matin et du soir ou l’accès au jardinet, mais aucun règlement
n’impose un planning d’activités : la douche, le repas par exemple, peuvent se prendre à n’importe quelle heure. La personne détenue regagne donc une part d’initiative et d’autonomie dans l’organisation de son temps qui explique l’impression de liberté éprouvée.
Cette sensation de liberté est inextricablement liée et exacerbée par le principe d’intimité qui guide la visite. L’intimité est ici multiple. C’est d’abord l’absence de surveillance alors qu’en détention les détenus peuvent être constamment soumis au regard des personnels. C’est ensuite la présence des seuls intimes alors que la détention et les parloirs obligent à gérer et supporter la présence des codétenus et des autres visiteurs.
En permettant de rencontrer ses proches dans un espace hors du secteur de la détention, sans présence de surveillants, l’UVF introduit du privé et de l’individuel là où le reste de la détention impose du public et du collectif. Ces deux dimensions de l’intimité en appellent une autre : le
caractère intérieur et profond de ce qui se joue entre les acteurs. En effet, désormais dégagés des contraintes du temps et de l’espace (relativement), des nuisances de la promiscuité, de la pression de la surveillance, détenus et visiteurs vont pouvoir expérimenter un autre mode d’interaction et
mettre au jour et à jour leurs relations.

La libération du coprs et de la parole
Les parloirs, nous l’avons vu, par leur exiguïté, leur temps compté, la promiscuité qui y règne, la surveillance qui encadre, imposent des limites qui elles-mêmes limitent les échanges. Ne pouvant se mouvoir librement et étant soumis à la surveillance des personnels, les détenus et les visiteurs, contrôlent et contiennent leurs gestes. L’expression des sentiments, des sensations, des ressentis, doit répondre à un répertoire codifié et surtout contenu qui n’a rien à voir avec les attitudes adoptées à l’extérieur lors d’échanges. Le corps ne peut pas suppléer la parole, la relayer, dire ce qu’elle ne dit pas. Détenus et visiteurs contrôlent et contiennent également leur propos. La suppression de la sphère privée risque de rendre public ce qui est de
l’intime et dévoiler ce qui normalement doit être tenu caché ou éloigné
des autres. Les propos sont filtrés, neutralisés. Et les sujets importants, problématiques, etc., qui nécessitent un véritable échange, une mise en perspective, un temps pour assimiler, relancer, sont tus. Parce que le temps manquera. Parce qu’on risque de repartir insatisfaits. Parce qu’on ne pourra pas expliquer vraiment. Parce qu’on ne peut pas parler de la relation du couple quand les enfants sont là et réclament l’attention de leurs parents, etc.
Aux UVF, détenus comme visiteurs peuvent prendre le temps de parler et de s’expliquer plus sereinement  :
« Aux UVF, le temps est plus long, on peut faire le tour de nos situations, se projeter un peu dans l’avenir, voir ce qu’on fera plus tard. (Ma mère) se pose beaucoup de questions sur ma sortie, tout ça, et là j’ai le temps de lui expliquer, de lui faire comprendre le processus juridique pour ma demande de LC [3], que ça ne peut pas se faire du jour au lendemain (...). Je la trouve changée avec les UVF, le temps qu’on passe ça la relaxe, ça la repose aussi par rapports aux transports (...) je le vois même dans ses courriers, dans ses coups de fil » (66 - détenu).
« Le temps, l’espace, ça reconstitue ce qu’on vivait avec ses proches. Là on peut parler, changer de pièce, bouger (...) ça laisse le temps pour se parler, on peut respecter le rythme et du coup c’est plus profond » (51 - détenue).

Les UVF reconstruisent un espace personnel qui, de fait, assure une fonction protectrice et permet la régulation de l’intimité. Les détenus et leurs visiteurs peuvent se parler sans redouter d’être entendus par d’autres, et aborder plus librement des sujets profonds et personnels :
« Ça donne une dimension d’écoute et d’échange plus profonde, on va plus loin dans l’échange, c’est plus profond. On n’est pas bousculé dans le temps, c’est plus intense. On est reconsidéré dans sa place d’adulte. Ici le regard de l’autre est pesant, il y a une déconsidération, une suspicion constante, le besoin de toujours se justifier, donc l’UEVF c’est un regain de vie, ça entretient le lien mais ça lui donne une valeur supplémentaire » (31 - détenue).
« Les UVF permettent de parler plus librement, il n’y a pas d’indiscrétion, de promiscuité. L’intimité des UVF peut mettre mal à l’aise au bout de plusieurs années de détention. Les premières fois, il y a une appréhension face à l’inconnu. Aux UVF il n’y a plus le sentiment d’indiscrétion donc on peut s’ouvrir, on n’est pas pris par le temps. Aux parloirs on n’a pas envie de parler de ce qui peut contrarier car on ne peut pas gâcher » (62 - détenu).
« Ma future épouse venait aux parloirs (...) il faut parler doucement, il n’y a pas d’intimité, on ne peut pas faire et dire ce que l’on veut. En milieu carcéral je me méfie toujours, il y a des fines oreilles. Aux UVF je me lâche plus » (60 - détenu).

L’espace, le temps, la liberté de mouvement, permettent d’autres modalités d’interaction, de contact et peuvent ainsi libérer la parole :
« On a la possibilité de parler avec chacun individuellement ou de choisir de parler ensemble. J’ai pu leur parler de ma vie ici, eux aussi ils m’ont parlé de leur vie. C’est des conversations plus profondes, ils sont moins stressés, c’est la première fois que je les sens comme ça. D’habitude, aux parloirs je leur raconte le positif, si je dis le négatif ils vont s’inquiéter, mais aux UVF je me lâche un peu plus » (57 - détenu).
« La mobilité ça aide drôlement, ça permet ... ne serait-ce que de cuisiner, faire un café, ça permet de faire un break, de se donner une contenance » (62 - détenu).
« Le temps de la journée c’est en famille avec ma fille, on pense à son équilibre, mais le soir quand notre fille est couchée on parle de nous, il y a davantage de dialogue » (58 - détenu).

Les conditions structurelles (temps et espace) des UVF sont donc mises en exergue par les détenus pour analyser l’apport qualitatif sur les échanges qu’ils peuvent désormais entretenir avec leurs proches. Cette qualité nouvelle ou retrouvée des échanges peut entraîner très logiquement une modification des relations.

La confrontation aux réalités de l’autre
La séparation dans le temps et l’espace que produit l’incarcération, creuse d’autres distances entre la personne détenue et son entourage [4] :
« Ma femme et ma fille venaient aux parloirs, mais j’ai eu une préventive longue, c’est pénible, la famille se lasse, est loin. On a été séparés 10 ans, même les courriers deviennent ... lourds, vides (...). Les années font du dégât, les liens se refroidissent. Pour la femme il faut prévoir du temps, un budget pour suivre son mari détenu, la position du détenu est privilégiée par rapport à la femme » (58 - détenu).
« Le temps qui a précédé les UVF, huit ans pour moi, c’est là que les rapports ont été changés, les rapports sont faussés, ils se manifestent aux parloirs et aux parloirs on ne s’exprime pas aussi librement qu’ailleurs » (62 - détenu).

Chacun évolue dans un univers qui est ou devient étranger à l’autre : l’extérieur s’estompe au fil des ans pour la personne détenue [5], et la détention est étrangère aux proches. Les écarts qui se créent entraînent bien souvent un éloignement des réalités de l’autre, quand ce n’est pas une mise à distance. L’éloignement ne signifie pas pour autant une séparation, les relations et les contacts peuvent demeurer (parloirs, téléphone, courrier), mais les relations s’installent et s’éprouvent sur un registre imaginaire. L’autre n’est plus alors abordé dans sa réalité mais devient l’objet de projections idéalisées ou terrifiantes. Par exemple, l’enfant peut rester pour le parent incarcéré celui qu’il était avant son incarcération et devient au fil des ans, non celui qu’il est, mais celui qu’on désire qu’il soit.
De même la personne détenue peut être figée dans le passé par le regard de l’autre et niée dans son évolution comme elle peut être transfigurée ou diabolisée par ce même regard.
En ne permettant ni l’intimité, ni le temps et l’espace pour éprouver la relation et se donner à voir réellement à l’autre, les parloirs entretiennent souvent cette distorsion des regards. Les études menées sur les relations parent/enfant montrent que l’enfant réel qui se présente au parloir ne peut rivaliser avec l’enfant imaginé (rêvé) par le parent et ne peut pas imposer à ce dernier « de réajuster ses rêves aux conditions de la réalité » [6].
Par ailleurs, les relations nouées pendant la détention par le biais de petites-annonces, lorsqu’elles se jouent sur le registre amoureux, exacerbent ce phénomène de distorsion et d’idéalisation. L’autre et la relation sont vécus sur le mode du fantasme, « entretenus parfois par le personnel de détention qui demande des nouvelles du "p’tit-ami"[A.M. Marchetti, Le temps infini des longues peines, op cit., p.238]] » . Ces différentes relations, sur un mode imaginaire, le plus souvent idéalisées et désincarnées, peuvent aider à tenir pendant la détention, mais elles empêchent chacun d’accéder à la réalité de l’autre, de soi et de la relation.
Aux UVF, ces relations peuvent prendre une autre dimension. Elles sont incarnées, inscrites dans un temps et un espace qui repoussent l’imaginaire et le fantasme :
« (Mes enfants) me regardaient, m’observaient quand je faisais la cuisine, ils avaient oublié. Quand je suis partie il y avait deux tout petits maintenant on est quatre grands. J’apprends qui ils sont devenus et eux apprennent qui je suis » (19 - détenue).
La prise de conscience de ce qu’est l’autre (de ce qu’il est devenu) passe en premier lieu par le corps. Au parloir, les individus sont assis et tenus de le rester, les gestes sont contrôlés par la surveillance et par la structure même.
Le corps n’accompagne que relativement la parole, la maîtrise des impressions et des effets est de mise. Il s’en suit que l’échange et le décryptage des signes que le corps donne à voir, butent constamment sur l’impossible expression. Aux UVF le corps se verticalise, se meut, redevient récepteur et producteur de sens. Les visiteurs et la personne détenue ne sont plus "les hommes ou femmes troncs" des parloirs, ils se déploient dans toute leur dimension corporelle, offrant ainsi les premiers signes visibles de leur existence propre. Le corps n’est plus encadré et empêché dans un espace restreint et contraignant. Il accompagne la parole, la relaie, la supplée, il montre ce que la parole ne dit pas toujours :
«  J’ai pu réaliser qui étaient mes enfants, qu’ils avaient évolué, grandi, on a pu échanger ensemble mais surtout individuellement, je me suis sentie libre » (19 - détenue).
« J’ai découvert ma fille, il y a beaucoup de choses que j’ai vues et que je n’avais pas vu (...). Les liens affectifs étaient coupés parce qu’on n’avait pas de contact alors qu’aux UVF on a une relation comme les parents ont avec leurs enfants » (59 - détenu).

Le temps, l’espace, l’intimité recréent une unité entre le corps et l’individu, permettant à ce dernier de se présenter et d’être abordé dans sa réalité :
« Ça me permet de re-découvrir qui il est (son fils) » (29 - détenue).
« Quand j’ai été arrêté ma fille avait deux semaines, je l’ai découverte ici » (81 - détenu).
« Ça permet de renouer des relations différentes qui ont été fracturées et mises à mal aux parloirs (...). On redécouvre la personne avec qui on vit. C’est comme si on était sur une île déserte pendant des années et que les secours arrivent » (65 - détenu).

Cette réalité, si elle est d’abord corporelle, n’en devient pas moins relationnelle. La prise de conscience de l’autre dans ce qu’il est devenu, oblige à reconsidérer la relation dans ce qu’elle est :
« Quand on est ici, en prison, la question qu’on se pose c’est comment on va pouvoir ré-exister ? Est-ce qu’on n’est pas fini ? Mon compagnon est celui avec qui je souhaite vieillir. Mais avant, je pensais ne plus jamais pouvoir aimer, j’ai tué un homme. J’ai rencontré mon nouveau compagnon, mais la question c’était est-ce que je l’aime ? Est-ce que ce n’est pas une roue de secours ? Je ne voulais pas me servir de lui. L’UEVF a été une réponse à toutes mes questions. C’était comme si je le recevais chez moi, avec des rituels comme le café ... et tout ça a fait que les échanges ont été totalement différents. C’était l’apothéose (...). Je me suis rendue compte que je n’avais pas perdu les gestes du quotidien, comme préparer des choses pour l’autre. Ça a été un enrichissement pour l’un comme pour l’autre. On s’est libéré de nos angoisses. On a su, on a su qu’on était fait l’un pour l’autre. L’UEVF m’a enlevé la peur de rentrer, de me retrouver chez moi. Ça a été la révélation que j’étais encore capable. On a pu échanger sur nos peurs, nos ressentis et expliquer des choses » (11 - détenue).

Les mises en scène de soi et les interactions permettent moins le jeu de dupe que peuvent autoriser les parloirs. Aussi, la réalité se profile davantage et apporte de possibles désillusions ou difficultés :
« Il y a un changement par rapport aux visiteurs, aussi bien en bien qu’en mal » (62 - détenu).
« Les UVF peuvent aider à progresser, la réinsertion, bien sûr, ça permet à des couples de se rapprocher, ça permet de savoir où ils en sont, ça peut être à double tranchant aussi, l’heure des vérités » (80 - détenu).

Ces conditions plus "authentiques" d’échanges (même s’il convient de rappeler qu’il s’agit d’un cadre protégé, encadré, particulier, hors du secteur de la détention certes mais en prison tout de même) ont donc des incidences mesurables sur les liens qui se renouent, se dénouent ou se nouent.
Certains ont rompu avec une situation qui a révélé son caractère superficiel, insatisfaisant ou encore impossible :
« Les UEVF ont eu un impact important, j’ai eu l’occasion de discuter avec mes enfants et ma femme sans témoin. La décision a été prise ensemble de faire un break, les enfants passent d’abord » (74 - détenu).
« Les enfants venaient avec un éducateur. Les UEVF étaient variables. Les enfants ont atteint leur majorité et ne viennent plus. Une seule des deux filles vient encore » (surveillante UVF).

D’autres qui s’épuisaient dans une relation vidée de son essence ont redécouvert leur potentiel relationnel et renoué ou maintenu leur relation avec une plus-value qualitative déterminante :
« Je me suis retrouvée avec mon mari. Il y avait des non-dits, on a fait le point par rapport à notre situation, éclairci des choses. Sans les UVF on serait encore au point zéro. Les UVF ont permis de nous parler, de travailler sur les non-dits, on avait envisagé un médiateur, mais les conditions des UVF ont permis les échanges ... ça a été dur mais nécessaire » (28 - détenue)
« Ça m’a permis de renforcer les liens avec ma compagne, d’être plus près d’elle, comme un couple dehors. Partager, pouvoir parler sans présence autour ça nous permet d’être plus proche, ça nous a plus renforcé » (57- détenu).

D’autres encore qui avaient cessé toute relation ont repris contact et engagé une démarche de visites UVF régulières. Dans ces cas, c’est souvent l’éloignement géographique qui empêchait le maintien des liens.
Les visiteurs, étant loin de l’établissement, n’avaient pas les ressources intérieures et matérielles pour venir aux parloirs.
La perspective d’un long voyage coûteux en énergie, en temps et en argent, finissait par les dissuader. Or, les qualités spatio-temporelles prêtées aux UVF ont déterminé des demandes d’UVF. Et les incidences positives sur la qualité de la rencontre et des échanges, éprouvées dès la première UVF, ont confirmé ces comportements :
« La mère et la grand-mère de madame X ne venaient pas à Rennes, elles venaient la voir aux parloirs quand elle était incarcérée près de chez elles, mais là c’est trop loin, elles ont la France à traverser, et la grand-mère est âgée. Avec les UEVF c’est différent, elles sont venues une première fois pour 6 heures, elles se sont retrouvées, ont pu discuter, elles ont pu se reposer de la fatigue du voyage. Depuis elles refont des demandes et comme elles passent à 48 heures la grand-mère peut avoir deux nuits de repos avant de reprendre la route » (surveillante UVF).
 
Il arrive également que les liens aient été rompus au moment de l’incarcération. L’infraction était un obstacle trop difficile à surmonter, impossible à comprendre et à dépasser pour les proches. Des réactions de rejets, de retraits, d’éloignements et de ruptures ont ponctué le parcours des proches de la personne incarcérée. Certains toutefois ont accepté une première rencontre en la redoutant comme une épreuve, mais la possibilité de réellement échanger leur a permis, ainsi qu’à la personne détenue, d’exprimer leur ressenti, de mettre des mots sur leur malaise. Les conditions d’intimité, de temps et d’espace leur ont ainsi permis d’apaiser leur relation en l’assainissant :
« La mère de madame Z vient régulièrement maintenant. Au début, les discussions étaient difficiles et maintenant la mère est beaucoup plus sereine, plus détendue, on le voit, elle nous le dit. Elle ne comprenait pas le délit de sa fille, mais elles en ont parlé » (surveillante UVF).

D’autres enfin ont noué des liens avec des personnes récemment rencontrées. Les échanges qu’autorisent les UVF ont permis aux intéressés d’évaluer et de fixer ce qu’ils peuvent vivre et partager ensemble, ce que la relation peut apporter à chacun. Ces relations récentes ne se nouent pas exclusivement sur des sentiments amoureux, les UVF consacrent également des amitiés.
C’est parce que les UVF placent les individus dans une mise en scène qui permet peu ou moins les travestissements du réel qu’elles ont des incidences effectives (mesurables) sur les liens (nouer, dénouer, renouer).
Cette possible confrontation à la réalité de l’autre, de soi et de la relation devient une donnée fondamentale dans le parcours et l’évolution des individus puisqu’elle va leur permettre de pouvoir réellement se situer dans le groupe et tenir leur place.

La reprise de rôles et de statuts
Retrouver une place ce n’est pas forcément retrouver sa place telle qu’on l’avait laissée avant l’incarcération ou telle qu’on la souhaite. C’est
la trouver ou la retrouver à partir de la réalité des situations et des êtres. C’est peut être aussi réaliser que sa place n’est pas ou plus auprès de ceux que l’on pensait :
« Ça nous rapproche de la vie dehors, on trouve notre place, ça donne une place à chacun, ça donne un aperçu de la vie qu’on pourrait avoir dehors » (57 - détenu).
« Avant, aux parloirs on ne se connaissait pas avec mon fils, il a 2 ans, (...). Depuis les UVF il m’appelle "papa", avant non, il faisait des confusions, maintenant il fait la différence » (71 - détenu).
« Il ne faut pas rêver, il y a des hauts et des bas, c’est dur pour elle (sa femme).Les UVF c’est important pour rétablir une relation, au pire on peut se séparer avec de bons termes » (75 - détenu).
« Il y a des périodes de haut et de bas. Je ne pense pas que les UVF ont eu un effet négatif, je communique toujours avec elle (sa compagne) au téléphone, ça nous a permis d’évoluer » (81 - détenu).

En détention, les espaces sociaux différents auxquels peut avoir accès la personne détenue sont limités, et surtout « sont tous plus ou moins imbriqués dans la structure carcérale » [7] . Cette réduction des implications sociales possibles et de leur nature empêche la personne détenue de pouvoir occuper les divers statuts et tenir les différents rôles habituels de la vie ordinaire ; le statut de détenu prévaut sur tous les autres.
Or, l’UVF offre un nouvel espace social dont la structure et l’intimité permettent à la personne détenue de se dégager de l’emprise carcérale et de se restaurer une place. La personne détenue n’est plus uniquement un détenu, elle peut redevenir une femme, un époux, un parent, un fils, une fille, un ami, etc... En permettant des réajustements sur le réel alors que les parloirs permettent des arrangements, les UVF donnent à la personne détenue la possibilité de (re)trouver une place qui est acceptée par elle-même et ses proches. Cette place ne va plus de soi, elle est pensée et négociée. C’est une reprise de statut.
« Je le vois pour ma fille, elle revit, elle sait qu’elle a un papa, qu’elle
peut vivre avec son papa en attendant un peu » (58 - détenu).
« Les UVF nous ont permis de mettre en place ce mécanisme où c’est moi qui m’occupe de ma femme » (65 - détenu).
« Ça donne une reconnaissance sociale au travers de la famille qui accepte de venir » (77 - détenu).
« J’ai retrouvé ma place dans un endroit neutre, en tant que mère et épouse, au sein d’une famille » (19 - détenue).

La reprise de statut est possible parce que les détenus peuvent en tenir les
rôles. Autrement dit, les conditions d’échanges (physiques, verbaux,
symboliques) des UVF, offrent aux détenus la possibilité de tenir les
conduites culturellement admises et partagées, associées à un statut
donné. Le détenu peut, par exemple, se sentir conjoint et la détenue
conjointe, car ils peuvent désormais en avoir certains comportements
attendus et dévolus et vivre charnellement ce statut. Mais, c’est la reprise
du statut et du rôle de parent qui est largement mise en avant par les
personnes incarcérées, particulièrement les hommes détenus. Cette
problématique du "père" condense et illustre toutes les dimensions analysées jusqu’ici des UVF : de nouveaux échanges qui bousculent les
habitudes et entraînent un retour et une confrontation à la réalité, une
prise de conscience de l’autre, une renégociation des places, le retour de
comportements idoines. Autant d’éléments qui finalement constituent le glissement observable dans et par les UVF, de la paternité à la parentalité.
L’expérience de l’incarcération a mis à mal ce champ de possibles, non
seulement par la séparation physique qu’elle impose, l’éloignement de
chacun qu’elle génère mais également l’illégitimité qu’elle induit.
En effet, du fait de la réprobation sociale dont il fait l’objet, le parent
incarcéré peut difficilement faire figure de référence auprès de son
enfant. Surveillé et infantilisé par un système autoritaire, il lui est également
difficile de revendiquer une autorité parentale. Bien souvent, parent
comme enfant s’abîment dans une relation de surface dans laquelle
aucun n’occupe vraiment la place qui est la sienne et ne « réajuste ses
rêves aux conditions de la réalité » [8].
Or les UVF ne permettent pas de tenir à une telle distance le réel, l’enfant
revient davantage dans la réalité de ce qu’il est et le parent prend davantage la mesure de ce qu’il doit :
« Aux UEVF on nous permet de redevenir mère » (28 - détenue).
« Aux UVF on prend conscience de son rôle de père, avec les parloirs on ne peut pas (...). On prend le rôle de père en pleine gueule, ça continue après l’UEVF, le côté responsable » (59 - détenu).
« Là je peux plus discuter avec lui de l’école, au parloir je peux pas le disputer ou lui dire qu’il faut qu’il travaille, là je peux discuter, je peux aller dans la chambre pour parler seul à seul avec lui, et lui dire, j’ai le temps en plus de parler de son carnet, qu’il m’explique, je peux jouer mon rôle » (15 - détenue).

Le décalage entre ce que la personne a pu vivre, éviter ou arranger aux parloirs et ce que révèlent les UVF et appellent les enfants, peut susciter des questionnements et des remises en question anxiogènes :
« "Comment je fais ?" ;"comment je gère ?" ;"comment je me positionne par rapport à mes gamins ?" ; " qu’est-ce que je suis encore capable d’apporter ?" ; "qu’est ce que c’est dur de gérer des mômes, qu’est ce que je comprends mieux ce que ma compagne vit, parce que moi, les trois mômes au bout de 72 heures j’ai la tête farcie et j’étais quand même content que ça s’arrête" ; on en a des réactions comment ça qui montrent que les détenus réalisent que ce n’est pas facile d’être parent » (TS 3).
« C’est délicat de gérer le fait d’être père en prison, il faut expliquer » (59 - détenu).

Les UVF ont considérablement déstabilisé l’illusion d’être parent que les parloirs avaient pu instaurer et permettre. Mais les UVF ne fonctionnent pas uniquement comme un "révélateur de réalité". Elles offrent aussi des conditions pour pouvoir la gérer puisque la personne détenue a désormais les moyens de se repositionner dans son statut de parent et d’en tenir les conduites :
« On peut s’embrasser, se toucher, se montrer qu’on s’aime et qu’on est là » (15 - détenue).
« Je suis plus dans un rôle de père qu’aux parloirs (...). C’est plus facile de les amener sur certaines conversations qu’aux parloirs, comme de les réprimander ou de leur expliquer ce que leurs bêtises pouvaient amener » (67 - détenu).
« On a réussi à ce que les enfants puissent maintenant faire rentrer leurs devoirs dans les UEVF. Pour les détenus c’est important, c’est aussi la réalité du gamin. Souvent ils ont les résultats scolaires quand ils font passer les bulletins, mais là, travailler avec l’enfant (...) ça n’a rien à voir, il y a un repositionnement qui est obligatoire et je pense que le détenu ne pouvait pas se positionner de la même façon aux parloirs (...). Il y a aussi tout ce qui est de l’ordre du toucher, ça je crois que c’est vraiment nouveau (...) on a beaucoup de détenus qui expriment l’importance de retrouver un contact physique avec un gamin, de se rendre compte que c’est important de toucher l’enfant, qu’il se passe plein de choses dans la vie.
Au niveau du parloir, hormis le fait de le prendre sur les genoux il ne se passe pas grand chose, et là c’est découvrir et redécouvrir qu’en fait on peut communiquer autrement que par les mots » (TS 3)
« Je suis mieux dans mon rôle de père, on a une vie de famille pendant trois jours (...). Elle (sa fille) est la petite reine pendant trois jours, le fait de voir ses parents ensemble ça la rassure, elle se voit dans ce cercle, elle n’est pas coupée en deux (...) c’est aussi important de dire "je t’aime" » (60 - détenu).
« Pour mes enfants je préfère les UVF que les parloirs, ils sont avec moi, on mange, on joue, le soir on peut s’amuser, c’est un peu la vie qu’on peut avoir dehors » (68 - détenu).
« Ça m’a permis de découvrir tout ce que je ne sais pas de mon fils. Je le voyais toujours petit alors qu’il a cinq ans, qu’il a évolué ... ça me permet de découvrir ce qu’il fait, où il en est, mais aussi de jouer sur son évolution à lui en lui apprenant des choses pendant l’UVF comme par exemple faire la vaisselle, passer le balai, couper des pommes, touiller les pâtes, mettre la table ... C’est du partage et en même temps je peux m’occuper de l’évolution de mon enfant » (29 - détenue).

Les UVF permettent donc de reprendre - au moins pour le temps de la visite - des habitudes parentales dans les gestes mais également dans les positionnements : discuter, jouer, faire les devoirs, toucher l’enfant, le coucher, lui préparer à manger, être présent, lui expliquer, l’écouter, se vivre en tant qu’auteur d’amour pour ses enfants et non plus seulement en attente, etc.
La personne détenue peut d’autant plus se sentir légitime dans son statut de parent et dans d’autres statuts, qu’elle peut regagner une part d’initiative dans les UVF, et qu’elle s’y sent de nouveau responsabilisée et d’une certaine manière revalorisée.

Responsabilisation et revalorisation : image de soi, identité et sexualité Une des critiques récurrentes faites à l’institution carcérale est de déresponsabiliser l’individu dont elle a la charge. De nombreuses analyses montrent en effet que le régime autoritaire auquel sont soumis les
détenus réduit sévèrement leur champ d’autonomie et d’initiative personnelle [9]

La personne détenue a le sentiment d’une perte d’autorité et de contrôle
sur son existence. Le temps lui-même, ne lui appartient plus, malgré des possibilités d’appropriation personnelle, il est rythmé et imposé par les scansions institutionnelles [10]. Son pouvoir de décision est non seulement réduit mais il est constamment médiatisé [11]. Ces diverses réductions et les dégradations identitaires qui leur sont connexes ont un effet déresponsabilisant sur la personne.
Aux UVF, contrairement au parloir, les surveillants ne veillent pas, en sur-veillant, au bon déroulement de la visite. L’absence de surveillance directe produit chez les personnes détenues un sentiment de liberté qui génère également un sentiment de responsabilité. En effet, un individu ne peut reconnaître ses actes et en assumer les conséquences que s’il agit en sachant ce qu’il fait et librement.
La liberté relative accordée aux UVF place les individus dans cette posture de responsabilité : ils sont seuls dans l’UVF, doivent donc en assurer et en assumer le déroulement. Ils ne peuvent pas se réfugier derrière le contexte contraignant ou la présence d’un tiers pour déserter la place de responsable. Ce phénomène est accentué et prend surtout forme dans les responsabilités qui sont données aux individus :
« C’est nous qui payons nos cantines, c’est vraiment nous qui recevons, on n’est pas assisté, c’est de la responsabilisation, c’est moi qui fait mes courses, qui prépare mes menus, c’est vraiment moi qui les reçois » (6 - détenue).
« Souvent c’est moi qui fait à manger, quand on est en UVF on reçoit, c’est bien de recevoir. Quand on est en prison, on est assisté, quand on est en UVF on a la possibilité d’exister, on n’attend pas qu’on nous ouvre la porte pour sortir, pour manger, on a à se gérer (...) on se retrouve soi-même » (72 - détenu).
« Moi ici si j’oublie la bouffe je ne peux pas aller à l’épicerie, il faut
prévoir, ça permet de se remettre dans la vie courante, faut prévoir les repas, les vêtements qu’on va prendre pour les deux ou trois jours, le traitement médical, tout ça (...) ça permet de responsabiliser » (65 - détenu).

« Sur l’organisation, on le sait un mois à l’avance la date, là on prépare, on sait qu’il faut garder l’argent (...) sur notre pécule » (70 - détenu).

Alors qu’en détention les repas sont pris en charge par l’administration, aux UVF les détenus sont obligés de prévoir et payer les repas pour l’intégralité du séjour et pour tous les visiteurs. C’est également à eux
qu’incombe la responsabilité de réserver un DVD et/ou des jeux pour tous. Ils doivent donc prévoir, anticiper, décider de l’organisation de la visite et la prendre en charge financièrement. 
En ce sens, l’UVF augmente considérablement leur champ d’autonomie et d’initiative personnelle.
Dotés d’un pouvoir de décision sur une partie de leur vie, et qui plus est de leur vie avec les autres, les détenus se sentent de nouveau en situation de contrôle de leur existence.
Quels que soient les moyens dont les personnes détenues disposent, pour cantiner aux UVF elles doivent puiser dans leurs ressources économiques ou élaborer des stratégies d’accès à de nouvelles ressources. Le travail, l’envoi de mandats, les économies sur le pécule, le contrôle des dépenses, sont autant de moyens qui engagent la personne détenue, la rendent actrice de son projet et la confrontent à des réalités plus en prise avec le monde extérieur et celui de ses visiteurs. En ce sens, les UVF participent d’un geste éducatif, et le décentrage de soi qu’elles requièrent et produisent, participe d’une pédagogie de la peine.
Ces responsabilités organisationnelles et financières ne sont pas évidentes à assumer d’emblée pour des détenus qui sont incarcérés depuis longtemps, qui ont pris l’habitude "de ne penser que pour eux" voire même de ne plus avoir à penser. Il arrive que leurs commandes de cantines ne soient pas adaptées au nombre de visiteurs et de repas. Il arrive également que certains n’intègrent pas cette responsabilité.
En effet, la réduction des perceptions du monde extérieur, des échanges et des expériences partagées, recentre les détenus sur eux-mêmes. Ce « penchant prononcé à l’égocentrisme » [12] développe des comportements de repli, de désintérêt pour autrui et l’extérieur, mais également des stratégies d’adaptation par lesquelles les détenus cumulent « toutes les satisfactions qu’il(s) peu(ven)t trouver dans l’institution » [13].
Ainsi, la distribution journalière de trois repas par l’administration, fixée par le CPP [14], est attendue également par quelques détenus au sein des UVF :
« Le point négatif, il faut que ce soit la détenue qui achète à manger, y a pas de bons donnés, et en plus on ne peut rien ramener en détention, même les visiteurs devraient pouvoir acheter, c’est pas à la détenue surtout pour les indigentes » (49 - détenue).
Cependant, ces réactions sont extrêmement minoritaires, la quasitotalité des détenus interrogés,
hommes comme femmes, envisagent la nécessité de cantiner pour les UVF comme un signe de responsabilisation et une responsabilité qu’ils sont fiers d’assumer, pour eux-mêmes et au regard des autres se sentant ainsi reconnus et valorisés :
« Aux UEVF on se sent reconsidéré en tant qu’adulte sans cette surveillance qui brise les échanges au parloir » (31 - détenue).
« Depuis que je suis en détention je me sens diminué, aux UVF, je peux prendre soin de ma compagne, lui faire des cadeaux, des pâtisseries, des plats décorés, j’aime ça (...).Je peux ré-exploiter mes talents culinaires » (69 - détenu).
« C’est comme si on vous donnait une vie de sortie malgré le meurtre que j’ai commis. C’est un système de confiance qui s’installe. Je sens qu’on me fait confiance avec les UVF, et qui dit confiance dit reconnaissance » (77 - détenu).
« J’ai eu la possibilité de redonner confiance à des gens qui doutaient de moi (...). Les surveillants qui m’ont connu avant disent "tu n’es plus le même" » (79 - détenu).
« Ça rend plus humain, on se sent humain » (59 - détenu).

La reconnaissance et la valorisation dont il est question, ne découlent pas uniquement de la responsabilisation qu’induisent les UVF ; elles résultent de l’ensemble des facteurs que nous avons analysé jusqu’ici : modifications de contexte spatio-temporel et d’interactions créant des conditions propices à la reprise de tâches, de gestes, d’attitudes et de comportements que les détenus n’exerçaient plus depuis longtemps ; accession à des statuts variés qui ne portent pas systématiquement le stigmate de "détenu".
Autant d’ouvertures vers des possibles qui ont des incidences sur l’identité de la personne détenue et l’image de soi.
En effet, la perception et l’image de soi ne sont pas une donnée fixe existant une fois pour toutes. Elles sont variables et mouvantes, dépendant du contexte et des expériences de la personne, des interactions avec les autres, de l’appartenance aux groupes, aux catégories sociales [15].
Ainsi, le processus de reclassement individuel et les diverses mortifications de la personnalité subis par les détenus au cours de leur incarcération, participent à la formation d’une identité et d’une représentation négative. A l’inverse, aux UVF les détenus reçoivent une série de messages à caractère positif (responsabilisation, capacité d’agir et de faire, accès aux statuts de parent, conjoint, etc.) qui favorisent le processus de construction d’une identité positive.
L’identité positive est à comprendre comme « le sentiment d’avoir des qualités, de pouvoir influer sur les êtres et les choses, de maîtriser (au moins partiellement) l’environnement et d’avoir des représentations de soi plutôt favorables en comparaison avec les autres » [16].

Cette inversion de la polarisation de l’image de soi par rapport à la détention est également générée par le sentiment de respect que les détenus ressentent. La qualité de la structure en est une marque et une cause, l’intervention des personnels en est une autre :
« C’est remarquable au niveau de la structure, on sent tout le respect qu’il manque ailleurs en détention. Le soin du mobilier tout ça donne l’impression d’être redevenue une personne à part entière (...).On nous traite en personne normale, l’accueil des surveillantes est excellent pour la famille comme pour la détenue » (11 - détenue).
« Les surveillantes sont très bien, elles se battent pour des améliorations. Ce sont elles qui font le travail de fond. L’accueil des familles est excellent, elles sont très présentes pour nous soutenir après, elles font partie intégrante des UEVF, ce ne sont pas des surveillantes mais des accompagnatrices de soutien, d’aide » (28 - détenue).
« Les surveillants sont bien, pas trop lourds, ils ne sont pas envahissants, même le matin quand ils passent, ils restent dehors, ils n’entrent pas en se méfiant. Ils demandent simplement si ça c’est bien passé. Cette confiance qu’ils ont c’est bien » (66 - détenu).
« Les surveillants sont très bien, ils gèrent bien, ils sont respectueux, ils ne vous tutoient pas devant la famille » (71 - détenu).
« On est bien accueilli et les familles aussi (...). On sent qu’ils veulent qu’on s’y sentent bien » (79 - détenu).
« C’est bien géré, les surveillants sont bien d’après ce que me disent ma fille et mon gendre. Ils remplissent bien leur rôle. Ils savent s’effacer, il y a du respect de leur part (...) ce n’est pas des surveillants à ce moment là, c’est des gens qui viennent prendre le pouls de ce qui se passe, ils sont très psychologues avec les familles » (77 - détenu).

L’intervention des surveillants UVF participe du respect accordé aux individus, mais dépasse cette seule perspective : par la discrétion, l’humanité, l’attention portée aux individus, à la qualité de l’accueil et des lieux, la confiance et l’autonomie qui leur est accordée, les détenus se sentent revalorisés aux yeux de leur famille. Ils ne se montrent pas à leurs proches en situation d’infériorité ou de domination, de déresponsabilisés ou d’infantilisés, comme c’est le cas aux parloirs et plus généralement en détention.
De cette façon, ils sont encore plus légitimes et crédibles dans les nouveaux statuts et rôles qu’ils peuvent désormais tenir lors des visites.
Les agents concourent non seulement à ne pas produire de « rupture de définition dans la présentation de soi » [17]
des détenus, mais à produire les conditions optimales pour qu’ils puissent s’autonomiser, se responsabiliser, s’assumer et se réaliser en tant qu’homme, femme, parent, etc.
L’identité positive et la revalorisation de l’image de soi comme incidences des UVF sur les détenus, ne signifient pas pour autant que tout bascule dans l’idyllique. Nous avons vu que la confrontation à la réalité constituait un pan important des UVF et pouvait faire éclater des crises, révéler des écarts infranchissables, etc., bref, remettre à la conscience des individus des aspects sombres, mais pourtant bien réels, de leur existence et de leur relation. Par ailleurs, la (re)découverte d’un partage possible avec les proches ou, plus largement, avec autrui peut provoquer des souffrances :
« On se rend compte de tout ce à côté de quoi on passe, parce que ça nous rappelle des choses en commun, alors que la plupart du temps on se blinde, et là ça remonte, c’est un moment émouvant qui fait peur aussi, ça remue » (51 - détenue).
Cependant, nous insistons encore : si les souffrances, les ruptures, ou les joies et les reprises de relations existent, elles se fondent sur un socle plus en prise avec la réalité à partir d’une négociation entre les individus.

Toutes les négociations ne créent pas un consensus, mais au moins elles réactivent la capacité d’action des individus et la mise en place de stratégies pour répondre aux assignations identitaires : par exemple, c’est en tant que femme, mère, épouse, etc., que la détenue prend sa place dans l’interaction et agit, et c’est en tant que telle que ses visiteurs réclament qu’elle se positionne et agisse. Les UVF offrent donc un cadre structurel et relationnel dans lequel les détenus peuvent agir sur la définition de soi et opérer des ajustements. Cette cohérence entre soi et la définition de soi touche l’entièreté de la personne.
C’est dans cette optique que doit être comprise et analysée la sexualité.
Cette dernière n’est qu’une des composantes de la personne et de son rapport à elle-même et aux autres.
La question de la sexualité aux UVF se pose, non uniquement en terme d’assouvissement des besoins d’un corps incarcéré, mais de restauration de l’image de soi et de préservation de sa dignité. Alors que les parloirs condamnent à des relations sexuelles clandestines, en présence des surveillants et des autres visiteurs (adultes comme enfants), les UVF réintroduisent de l’intimité, de la décence et de la dignité dans la relation sexuelle. Les UVF apportent donc une pièce jusqu’alors manquante au puzzle de l’identité : les détenus y redeviennent des hommes et des femmes c’est-à-dire des êtres sexués. Ils sont "autorisés" et reconnus dans ce statut et la reprise possible de rôles auprès de l’autre, excède largement les questions de sexualité : les détenus redeviennent des sujets-désirants et des êtres pouvant être désirés. C’est bien une dimension identitaire qui sous-tend la relation sexuelle aux UVF, de même qu’une des composantes normales et ordinaires d’une relation de couple.

La confrontation à la réalité : l’évocation des faits
Si les UVF participent d’une reconstruction identitaire c’est, nous le rappelons, dans des conditions d’échanges qui sont plus en phase avec la réalité : réalité des gestes, de l’autre, de soi et donc de la relation. Cette réalité, dont nous avons tant parlé, ne serait pas suffisante pour éclaircir la relation et positionner les individus, si elle achoppait sur ce qui est à l’origine de l’incarcération : l’infraction.
Tous les détenus ne sont pas dans les mêmes dispositions par rapport à la reconnaissance de l’infraction. Certains sont dans le refus ou le déni et n’endossent pas la responsabilité de leurs actes. Certains reconnaissent l’acte mais ne se considèrent pas comme responsables. D’autres enfin, reconnaissent les faits reprochés et se posent en responsables. La posture de la personne détenue par rapport aux faits qui ont conduit à son incarcération, détermine la manière de percevoir sa détention et de la vivre. Les individus qui sont dans une attitude de refus, rejettent la sanction ; la condamnation est subie, les détenus se posent en victimes, subissent les processus pénaux qui les ont conduit en prison. Au contraire, les détenus qui assument leur responsabilité acceptent également la sanction, et "font leur peine" sans se plaindre, sur fond de culpabilité [18]. Certains en cours de détention travaillent sur l’acte, mais ce travail ne peut pas être étendu aux proches. Les parloirs ne le permettent pas. Le manque de temps, d’espace et d’intimité contraignent les individus à borner leurs échanges au superficiel et, pour maintenir la relation malgré tout, « il faut cultiver la nuance : révéler la vérité en fardant le détail troublant, pécher par omission, négocier le mensonge » [19]. Ce qui a fait basculer la vie de tous et continue d’imprimer leurs existences, reste entre la personne détenue et ses proches, non résolu, comme un noeud qui empêche chacun de délier sa vie. Ce noeud rendu invisible à force d’échanges impossibles, de dissimulations et/ou de dénis, rejaillit souvent à la lumière des premières permissions de sortir ou de la sortie. Alors que, ayant été jugés, les faits peuvent, pour les détenus, relever du passé, ils se retrouvent confrontés à « ceux qui n’ont pas oublié et qui sont en attente d’explications » [20]. Ces décalages dans le temps et la réalité éprouvés par les condamnés lors des premières sorties, génèrent et exacerbent leurs difficultés de réinsertion. L’extérieur revient et choque, dépositaire d’une réalité dont ils n’avaient pas la mesure.
A ce niveau, les UVF peuvent, une fois de plus, être analysées dans un rapport à la réalité, puisque l’expérimentation a montré qu’elles ont permis aux détenus et aux visiteurs de revenir sur l’infraction :
« J’ai pu parler de mon affaire avec mes enfants, savoir s’ils m’en voulaient par rapport à leur père, ce que je ne pouvais pas faire aux parloirs. Aux parloirs, ils ne m’adressaient pas la parole, ils ne se sentaient pas à l’aise. Avec les UVF tout a changé même maintenant au téléphone ils me parlent, me disent qu’ils m’embrassent alors qu’avant c’était le silence » (16 - détenue).
« Je suis dépassé par le meurtre (...). Je dois apprendre à vivre avec cette réalité, les enfants sont des victimes et je me dois d’être là pour eux, je considère que par mes actes je leur ai porté préjudice (...). C’est ce que je travaille avec ma fille aînée, d’où l’importance des UVF » (77 - détenu).

Certains détenus sont à l’initiative de cette évocation de l’infraction.
Les découvertes de l’autre aux UVF les ont conduits à ne plus pouvoir éviter un sujet dont ils ont réalisé qu’il était au centre de tout. Ils ont réalisé également que les stratégies d’évitement qui arrangeaient les échanges aux parloirs, ne peuvent plus tenir dans un contexte qui ne peut plus servir d’alibi. Ce qui émerge aux UVF et par les UVF c’est, dès lors que l’autre apparaît en tant que sujet réel, la quête de sens de la relation. Les détenus comme les visiteurs ne sont plus uniquement centrés sur la nécessité de se voir, à tout prix, ils sont dans une dynamique de projet qui conduit à interroger la relation et son devenir. Il n’y a pas d’avenir sans un passé réglé :
« On a fait le point par rapport à la relation, avec des échanges sur des sujets profonds comme sur mon délit. Aux UEVF on a la possibilité de se lâcher, on sait qu’on a le temps pour aborder les sujets différents » (11 - détenue).
« On a parlé de choses dont on n’avait pas parlé depuis l’incarcération finalement posaient des problèmes aux enfants. On a pu revenir sur l’affaire, le procès, avant les enfants étaient trop petits, plus maintenant ; je suis prête à en parler, on peut tourner la page » (36 - détenue).
« La raison de l’incarcération est toujours présente mais toujours très peu ou mal parlée. C’est du domaine du non-dit, mais c’est toujours présent (...) Aux UVF on entreprend de pouvoir rentrer dans des sujets plus sérieux (...) J’ai mis les choses sur la table » (62 - détenu).

Pour d’autres détenus, les UVF ont été l’occasion de découvrir ou de prendre conscience que leur infraction n’affectait pas qu’euxmêmes, qu’il y avait des victimes et un entourage en souffrance :
« J’ai réalisé qu’ils avaient besoin d’en parler, c’est eux qui ont voulu, c’est mes enfants qui ont demandé, je pensais pas, c’était important » (36 - détenue).
« J’ai eu la possibilité de parler avec ma fille, je me suis expliqué, elle voulait entendre ma version » (74 - détenu).

Tous cependant ne sont pas enclins à saisir le principe de réalité que peut induire les UVF. Par exemple, au cours de l’expérimentation, une détenue continue de minimiser, voire de nier, la portée de son acte sur ses enfants victimes. Dans ce cas particulier, l’entourage de la détenue est également dans une attitude de déni et d’aveuglement. Cependant, le travail d’observation des surveillantes et d’enquête des CIP a permis de mettre au jour cette situation, et d’initier un suivi de la détenue autour de cette problématique. Certains, sans être totalement dans le déni, restent dans une forme d’évitement :
« Aux UVF, moi ma compagne quand elle vient elle est en week-end, on se repose, on se prend pas la tête, on ne parle pas des trucs pénibles. Ils viennent aussi pour parler du bon temps, être ensemble, être bien ensemble » (60 - détenu).

Enfin, certains détenus ont remisé les faits dans le passé. Après le jugement « le traumatisme de la sanction va souvent occuper le devant de la scène psychique, rejetant le crime en arrière plan » [21]. Mais la confrontation aux autres et à leur réalité, "dénombrilise" la personne détenue et la contraint à se replacer en sujet responsable de ses actes, à en mesurer les conséquences au-delà de sa propre incarcération.
Ce nouveau principe de réalité induit par les UVF est envisagé par les détenus comme une base saine et nécessaire dans la construction de la relation aux autres mais également dans le champ plus large du sens de la peine. Etant connexe aux autres réalités saisies, il fait partie des nouveaux éléments, apportés par les UVF, qui vont influer sur la gestion de la détention de l’individu, donner des repères et de nouvelles perspectives et, en cela, modifier son "parcours carcéral".

Les nouvelles gestions de « sa » détention
D’après les personnes détenues, les UVF rompent donc radicalement avec la détention, tant dans la structure, que les espaces sociaux, les modes et modalités d’interaction ou les stratégies identitaires. Aussi, à la sortie des UVF, les détenus mettent en place des mécanismes de protection pour pouvoir gérer leur retour en détention. Ce phénomène de protection est surtout présent chez les hommes détenus. Le décalage entre hommes et femmes est sans doute à expliquer par la différence de climat entre une détention pour hommes où « il faut vivre la prison à la dure » (59 - détenu) et une détention pour femmes par essence moins "virile" :
« En détention quand on revient il faut se remettre dans la routine. Je suis obligé de mettre l’UVF de côté, car quand je passe 48 heures avec ma compagne, quand je reviens c’est trop dur, beaucoup plus dur que le retour de parloir (...). Par rapport au retour en détention, les UVF c’est ailleurs, ce qui foudroie c’est quand les agents viennent chercher votre famille et que vous vous retrouvez tout seul, vous allez retrouver les embrouilles, c’est très dur » (57 - détenu).
« En général, je sors de l’UVF et je dors pour rester dans le bain » (76 - détenu).
« On bénéficie de ce ressenti pendant quelques temps, mais après quelques jours il faut vite tirer un trait sur l’UVF et mener sa vie en détention. C’est deux mondes à part l’UVF et la prison (...).Ce n’est pas l’extérieur, c’est un no man’s land humain. Quand c’est fini il ne faut pas baser sa détention par rapport aux UVF autrement on ne vit plus. L’UVF est une oasis après il faut vivre sa prison, il faut l’affronter » (59 - détenu).
« Les retours d’UVF c’est dur, les parloirs aussi, je me couche, je me mets seul, je parle pas (...). Après, en détention, il faut reprendre. Pendant un ou deux jours je reste seul, je suis encore dans l’UVF » (60 - détenu).

Il convient donc pour les détenus de ne pas se laisser envahir par la nostalgie du temps passé aux UVF et d’affronter la réalité de la détention.
Mais, si l’UVF est mise au rang de parenthèse enchantée, il n’empêche que les bénéfices réels et symboliques qu’elle apporte, sont transférés, pour partie, en détention et ont des incidences sur le ressenti et le comportement des détenus hommes comme femmes :
« L’UVF ça m’a plus apporté, je le vois, j’ai plus la tête sur les épaules. Grâce aux UVF, j’ai pu voir que ça tient la route (sa relation). J’étais pas sûr de moi, là je vois qu’il y a quelque chose à faire, un avenir. Ça m’a plus posé, je suis plus sûr de moi » (57 - détenu).
« Ça donne des changements de comportements, certains font moins de conneries, ça calme le détenu (...). Avec les UVF il y a un changement de climat de la détention à 100%, ça calme les gens (...). Depuis les UVF, la prison je la fais cent fois mieux » (61 - détenu).
« On dit que je m’isole, que je ne parle à personne, je me suis toujours mal intégré. Là on est en famille, normal, très proches, ça me permet de retrouver ça sinon la dépression guette. L’UVF c’est une soupape, ça m’aide beaucoup. ...a devient une nécessité au bout d’un moment, si on les enlevait ce serait dur. Ça aide même la détention, ceux qui la gèrent. Les détenus qui ont des UVF attendent mieux » (64 - détenu).
« Ça déstresse quand on revient en détention » (65 - détenu).
« Pour la détention, ça calme » (71 - détenu).
« On sait qu’on est toujours en prison, mais inconsciemment on est quand même mieux, quand on revient des UVF, on est plus détendu » (78 - détenu).
« Ça fait partir la vapeur de la marmite » (81 - détenu).
« Je vis la détention plus positivement, j’ai un but, une perspective d’avenir, je suis motivée, j’ai repris le travail, c’est un nouvel élan tout a changé. J’ai une baisse de moral à chaque retour mais c’est positif, je me sens plus forte » (18 - détenue).
« La rattache se fait avec l’enfant, comme une continuité, même en détention ça continue et ça permet de tenir jusqu’au prochain UVF, ça donne des buts » (29 - détenue).
« Je suis une bombe à retardement. Maintenant je suis attachée à mon mari et ça me calme, ça me permet de tenir, ça me stabilise, si ça s’arrête je suis incontrôlable, mes enfants et mon mari me permettent de supporter l’autorité, maintenant je marche au pas pour avoir des UVF » (28 - détenue).
« C’est plus facile d’être incarcérée, on vit mieux la détention » (7 - détenue).

L’apaisement constaté pour les individus peut également être synonyme d’apaisement en détention ; soit parce que les individus se sentent mieux, soit parce qu’ils régulent euxmêmes leur comportement par peur de perdre ce "privilège" en cas d’incident.
Cette crainte ne se fonde pas sur la pratique puisque le comportement en détention n’est pas un critère préjudiciable à l’octroi d’UVF, toutefois elle est inscrite dans l’esprit de nombreux détenus et produit des autorégulations :
« C’est comme une sorte de récompense, je me tiens bien, je demande et on me l’accorde. C’est comme si c’était une petite permission. Je sais que si jamais on est mal noté ou on fait une connerie, on peut nous faire sauter une UVF, donc on se tient bien, on ne déconne pas en détention » (66 - détenu).
« Ça règle, ça calme les gars, ça engendre une discipline, dans les deux sens, pour l’AP et pour les gens, c’est plus léger » (73 - détenu).

Au niveau de la détention, les UVF ont donc une incidence sur le "bien-être" des détenus et sur leur comportement, mais, nous allons le voir, elles influent également sur la gestion de leur détention.

Une préparation à la sortie ou une temporalité de la peine
Le parcours carcéral des détenus condamnés à de longues peines peut être divisé en trois grandes étapes [22] :
une première pendant laquelle les détenus sont surtout accaparés par le souci de tenir sur le long terme, avec l’extérieur en filigrane [23] ; une seconde qualifiée d’"adaptation" pendant laquelle les détenus intègrent la détention et prennent de la distance par rapport à l’extérieur. Certains vont s’isoler ou être isolés, d’autres vont maintenir ou nouer des liens qui seront grippés par le décalage entre la vie intra-muros et l’extérieur ; une troisième qualifiée de " prélibération" dans laquelle l’extérieur se profile de plus en plus, avec plus ou moins d’angoisse selon le degré d’estompement du monde libre et d’isolement des détenus.
Chaque étape correspond donc à une durée effectuée d’incarcération et une durée restant à effectuer et détermine un positionnement par rapport au monde extérieur et une certaine gestion de sa détention. Aussi, selon l’étape dans laquelle se trouve la personne détenue les UVF ne revêtissent pas le même sens et ne sont pas investies de la même manière.
Plus que le temps effectué, c’est le temps restant à faire qui conditionne le mode d’investissement et le sens donné aux UVF. Pour l’individu qui est en phase de pré-libération ou qui entrevoit une perspective de sortie à court ou moyen terme, l’UVF est systématiquement définie et investie comme une "préparation à la sortie" :
« Les UVF apportent, j’aurai déjà le goût d’un appartement quand je sortirai, je ne serai pas déboussolé. Ça prépare à la sortie, c’est comme une petite PS sauf que c’est nous qui recevons (...). Je suis libérable en 2014 et permissionnable en 2009, je veux mettre tous les atouts de mon côté » (60 - détenu).
« Je suis libérable dans trois ans et demi, l’UVF me permet d’attendre les PS dans de bonnes conditions. Ça permet de renouer des contacts et d’aller plus loin dans les choses, retrouver une vie de famille et une vie sociale, y compris avec les enfants » (65 - détenu).

« Je suis incarcéré depuis 98, j’ai posé une conditionnelle, j’ai vu un premier psy et j’attends pour un deuxième. Je suis à la fin en 2008, j’en vois le bout et l’UVF est un bon sas. Ça permet un rapprochement et de
dire à la sortie "je vais faire ça" » (66 - détenu).
« Les enfants retrouvent la chaleur de leur père. Ça fait que quand on va sortir, revenir, ça va être plus facile. Je connais des gens pour qui le retour a été très brutal. Ça marche parce que les UVF préparent à la sortie » (70 - détenu).
« Si on regarde ce qui se passe, le détenu au départ, avant l’incarcération, il est inséré puis il y a l’incarcération, là il est désinséré et désocialisé, éloigné de la société. Le lâcher du jour au lendemain, il n’a plus de repère, il est perdu, il a besoin d’être aidé pour retrouver des repères, des mécanismes que l’on a perdus. L’UVF peut permettre de retrouver ces mécanismes, c’est l’antichambre vers la liberté. L’UVF a une aptitude à vous remettre en route, la cassure sera moins évidente comme un permissionnaire. L’UVF est un sas pour resocialiser alors que l’extérieur est perdu dans l’espace réduit de la cellule. L’UVF est utile mais pas qu’en terme de plaisir apporté au détenu mais pour l’avenir du détenu et de la société elle-même.
Aujourd’hui, l’enjeu majeur est la réinsertion. Remettre un type dehors sans UVF, PS ou autre c’est mettre une grenade dégoupillée dehors. Ces dispositifs sont positifs et sécurisants pour la société » (62 - détenu).
« L’UEVF donne des balises vers la sortie, c’est le même mécanisme qu’une demande de LC ... pour préparer l’avenir et la sortie ... à ce moment précis de mon parcours » (31 - détenue).
« Aux UVF j’ai l’impression d’avoir pris le maximum avec eux contrairement aux parloirs, donc ça joue positivement sur le moral, ça redonne un coup d’élan, plus d’énergie (...). C’est un pas positif avant la PS » (19 - détenue).

Pour les détenus qui ont une perspective à plus ou moins court terme, l’UVF est donc envisagée comme un sas de réinsertion en ce qu’elle les prépare à un retour dans le monde libre au sein du groupe qu’ils vont rejoindre. Cette posture fait naître logiquement, l’envie de programmer son avenir, d’autant qu’à cette étape du parcours carcéral, la personne détenue est davantage capable d’accéder à la notion de projet. D’une part, parce que la perspective de sortie ou de permission de sortir rend davantage possible une projection, et d’autre part parce que l’UVF réduit l’incertitude quant aux conditions de retour :
« Avec les UVF, quand on sort, on sait ce qu’on va trouver, c’est pas le choc de rentrer dans une maison, s’asseoir à une table après dix ans c’est pas facile. Du jour au lendemain un étranger arrive dans une maison » (64 - détenu). « On a le temps, on parle de l’avenir, on concrétise plus (...). On construit notre futur ensemble (...). L’UVF c’est un point positif, tout le monde le vit comme une avancée. ...a aide à se resocialiser avec la famille ou les proches » (63 - détenu).
« C’est un plus pour ce lien avec ma compagne, ça permet dans le cadre de nos projets de pouvoir les aplanir (...).On vit dans la projection de ces projets pour nous et de trois mois en trois mois (...) ça permet de mettre au point nos projets, prévoir, anticiper mais en étant réaliste » (69 - détenu).
« Ma femme prévoit, elle anticipe l’avenir, on a des projets pour la LC » (60 - détenu).
« Il me reste peu à faire (...). Les UVF pour la réinsertion c’est important, on fait des projets » (79 - détenu).
« Ça m’a fait du bien avant la PS pour voir comment ça se passait avec ma mère et mon fils. On a pu parler de la permission, c’est positif pour préparer la commission, on a parlé librement » (27 - détenue).
« C’est une très bonne préparation à la PS, on s’habitue à repasser du temps avec les personnes et pas brutalement comme en PS » (3 - détenue).

Pour les autres qui n’ont pas de perspective de sortie à court ou moyen terme, l’UVF n’est pas vécue comme une préparation à la sortie, elle n’est pas investie comme catalyseur de projet. A cette étape du parcours carcéral, la notion de projet n’est pas forcément accessible parce qu’elle est teintée d’incertitude voire d’inutilité pour un détenu qui se sent contenu dans un temps contraint, dans l’impossibilité de prévoir. Par ailleurs, les détenus veillent à ne pas se laisser envahir par une chimère et ajustent la notion de projet à un principe de réalité : le monde libre n’est pas pour demain, il faut "faire sa peine". Une fois encore ce sont surtout les hommes qui sont vigilants par rapport à ce recadrage avec la réalité de leur peine :
« Pour la réinsertion, c’est encore loin, peut-être pour des gens qui vont sortir rapidement, mais on ne peut pas se projeter, c’est trop loin encore, ça sert à rien (...) mais ça a changé la relation (avec sa compagne) ça a amélioré, ce n’est plus pareil » (78 - détenu).
«  Quelle que soit la longueur de la peine, on pense à la sortie, j’essaye de vivre au jour le jour, maintenant je commence à y penser, à penser à des projets, mais c’est une très longue peine pour moi » (62 - détenu).

Aussi l’UVF est appréciée pour le gouffre qu’elle vient combler entre l’univers carcéral et l’extérieur. Mais, que l’on soit en détention hommes ou femmes, l’UVF est également appréciée pour les repères qu’elle permet de poser alors que le temps des longues peines est infini  [24] :
« Ça aide (...) il faut se fixer des objectifs, il faut avoir des buts à court, moyen et long terme. Ici, le temps ne compte plus, l’homme a besoin de cette notion du temps, en perpétuité on éclate cette notion » (76 - détenu).
« Pour moi qui ait une sûreté, les UVF c’est important, ça rythme » (73 - détenu).
« Dans les UVF, tout est positif, du point de vue familial ça ne peut être que positif. A des gars fragiles, ça peut permettre de mieux supporter leur longue détention » (80 - détenu).

« Pour les projets, j’ai encore beaucoup de temps à faire, 9 ans. Il faut garder ce privilège des UEVF, moi j’en ai besoin, ma fille aussi, pour la vie de famille (...). Moi les UEVF ça me calme, en attendant trois mois, ça apaise » (58 - détenu).
« Tous les trois mois, on attend une UEVF, ça balise, ça aide à tenir » (62 - détenu).
« Je m’organise, de trois mois en trois mois je sais qu’on se voit, c’est comme ça que je compte ma détention maintenant, ça me donne des repères » (36 - détenue).

L’UVF met donc des repères temporels, relationnels, comportementaux, identitaires, qui permettent à la personne détenue de se situer par rapport aux autres, dans la gestion de sa peine et de ne plus vivre cette peine comme « une période d’exil total, hors de la vie » [25].
Les différentes incidences positives des UVF sur les personnes détenues et leur détention sont également ressenties par les personnels de surveillance des établissements. Et de fait sont également évaluées positivement pour la gestion de la détention.

Les UVF : un dispositif intégré dans les établissements
Préalablement à l’ouverture des UVF, nous avions mené une enquête [26] auprès de personnels de détention des établissements pilotes pour tenter de circonscrire le contexte dans lequel allaient être accueillies les UVF.

Avant la mise en oeuvre et le fonctionnement concret de ce nouveau dispositif, les personnels étaient sinon réticents du moins très dubitatifs. Ils se focalisaient sur les problèmes techniques que l’établissement allait rencontrer, doutant de la possibilité de concrétiser ce projet. Ils étaient très pessimistes quant à la sécurité des lieux et des personnes craignant les dégradations, les agressions et pressions sur les visiteurs, les trafics de drogues, l’organisation de réseau de prostitution, les abus sur les enfants, etc. Ils ne "misaient" pas beaucoup sur le taux de participation des familles qui ne viendraient pas "s’enfermer" deux jours ou des détenus qui perdraient leur journée de travail le temps de la visite, ne seraient pas prêts à assumer ou supporter leurs enfants plusieurs jours, etc. D’un point de vue plus politique, certains personnels ne se sentaient pas en accord avec un dispositif qui accorde de « trop grands privilèges au détenu », « ce dispositif est mauvais, elle est où la peine dans tout ça ? La privation de liberté n’a plus de sens » (surveillants de détention Saint Martin).

La mise en pratique, les effets ressentis et observés par les personnels sur le comportement de certains détenus, l’absence d’incidents, la rationalisation des procédures et la fluidité de l’organisation, ont contribué à changer les représentations des personnels après 18 mois de fonctionnement :
« Les agents de la Citadelle ne parlent pas des UEVF plus que ça mais c’est globalement bien perçu » (CSP Saint Martin).
« Les UEVF c’est intégré maintenant à Saint Martin, le seul problème pour les surveillants de détention c’est qu’un détenu qui n’est pas correct vis-à-vis des surveillants a quand même une UEVF (...) alors peut-être qu’il ne faut pas qu’un petit problème de détention l’emporte sur tout le reste mais c’est quand même difficile à vivre pour les surveillants. Mais aujourd’hui les UEVF font partie de Saint Martin, la preuve c’est qu’on n’en parle pas » (surveillant détention Saint Martin).
« C’est positif pour la détention (...), c’est rentré dans les moeurs, nous on n’en parle plus et les détenus en parlent toujours positivement » (CSP Saint Martin).
« Depuis que c’est ouvert on n’entend plus de mauvais propos sur les UEVF comme au début, personne n’est contre » (surveillant détention Saint Martin).
« Dans l’ensemble, les UEVF sont bien perçues par le personnel de Saint Martin de Ré, sauf au début où il y avait un manque de communication et d’information sur le dispositif » (surveillant détention Saint Martin).
« Au début, on était sceptique, on pensait que ça serait que les hommes qui viendraient, genre " parloirs sexuels", mais maintenant on voit que c’est beaucoup plus les familles, pour les liens c’est un plus, mais maintenant si ça s’inversait, c’est-à-dire s’il n’y avait que des conjoints ça ne nous poserait pas de problème, comme ça marche bien et qu’on a vu ce que c’était, c’est institué maintenant » (surveillante de détention Rennes).
« Au début, il y avait du scepticisme de la part du personnel et des détenues et aujourd’hui tout le monde semble content. Je n’ai entendu personne se plaindre au contraire » (surveillante de détention Rennes).
« Dans les mentalités les UEVF sont acceptées. Je pense que ça a été bien géré, les détenues ne doivent être privées que de liberté, si on peut leur apporter quelque chose après dix ou quinze ans c’est bien. Au début j’étais pour qu’il y ait un tremplin mais pas que ça donne n’importe quoi, mais au final, ça a été bien géré. Maintenant c’est accepté, c’est entré dans le fonctionnement de Rennes, ça fait partie de Rennes » (surveillante de détention Rennes).

L’UVF ne crée pas forcément un consensus autour de la "philosophie"
du projet. Certains « ne sont pas d’accord avec cette politique mais (l’)exécutent » (surveillant détention Saint Martin). Mais elle crée un consensus autour des effets positifs apportés pour les détenus et
concomitamment sur leur comportement en détention :
« Globalement c’est plutôt positif, ça change un peu l’ambiance de la détention dans la mesure où celles qui sont agressives se tiennent à carreau, et les dépressives peuvent jalonner. On ne s’en sert pas forcément comme pression genre "attention vous avez bientôt une UEVF", mais elles le savent (...). Ça crève un peu les tensions, il y avait une jalousie des non permissionnables envers les permissionnables qui pouvaient aller voir leurs proches, ça fait retomber les jalousies, mais à l’inverse il n’y a pas de jalousie vis-à-vis de celles qui ont des UEVF » (surveillante détention Rennes).
« Les UEVF permettent de tenir pour certaines. En PEP on note une amélioration, elles sont renfermées et avec les UEVF elles s’activent, font des préparatifs, commencent à bouger.
Ça tombe après les UEVF mais elles ont pris goût à bouger, comme d’aller une fois par semaine à la médiathèque, c’est qu’une fois par semaine mais c’est beaucoup déjà par rapport à avant » (surveillante détention Rennes).
« C’est difficile d’évaluer parce que celles qui vont aux UEVF sont calmes et elles le restent, comme ce sont des longues peines elles sont habituées à gérer leur détention mais ça amène de la sérénité, on a l’impression que ça a remis des contacts, plus qu’avec les parloirs (...). On voit des améliorations en terme d’hygiène, de propreté, de soin, les autres détenues aident celle qui y va à se préparer, à se maquiller, après ça retombe. Mais c’est comme un but les UEVF, elles font attention, si on les enlevait ça serait très dur, c’est important pour elles (...) ça les motive à cantiner, elles font attention à leur argent. Elles sont beaucoup assistées et là elles sont un peu responsabilisées. C’est le seul truc où elles doivent s’en occuper elles et anticiper » (surveillante détention Rennes).
« Ceux qui ont des UEVF se régulent en détention peut-être parce qu’ils craignent qu’on leur supprime mais on voit quand même qu’ils se sentent mieux » (surveillant de détention Saint Martin).
« Les UEVF c’est important par rapport aux liens, à une sorte de reprise d’une vraie vie, mais ce n’est pas suffisant, l’insertion et la réinsertion sont des mots énormes (...).
C’est un outil intéressant pour la préparation à la sortie (...) l’UEVF ne règle pas tout mais elle atténue le décalage entre l’extérieur et l’intérieur (...). Par rapport au ressenti pour les détenus ils le disent à quel point c’est important pour eux » (surveillant infirmerie Saint Martin).

Les personnels pénitentiaires semblent donc évaluer le dispositif selon deux dimensions : l’amélioration de la prise en charge et du quotidien
de la personne détenue et l’apport qualitatif de la préparation à sa sortie.
Quelles qu’aient été ou sont les réticences quant au principe même
des UVF, tous les personnels interrogés estiment que ce dispositif fait partie intégrante de l’établissement, de ce qu’il peut offrir et des outils dont il dispose désormais pour travailler.

Notes:

[1] D. Gonin, La santé incarcérée, médecine et conditions de vie en détention, L’Archipel, 1991

[2] C. Demonchy, « L’institution mal dans ses murs », in La prison en changement, ouvrage collectif sous la direction de C. Veil et D. Lhuillier, Erès 2000

[3] Libération conditionnelle

[4] A propos de cette "séparation" voir A.M. Marchetti, Le temps infini des longues peines, Terres Humaines, Ed. Plon, 2001

[5] Idem

[6] A. Bouregba, « La parentalité à l’épreuve du pénal », in Les liens familiaux à l’épreuve du pénal, Erès, 2002, p.80

[7] P. Combessie, « Ouverture des prisons jusqu’à quel point ? », in La prison en changement, sous la direction de C.Veil et D. Lhuillier, Erès, 2000, p.85

[8] A. Bouregba, « La parentalité à l’épreuve du pénal », op.cit., p.80

[9] T. Hattem, « Vivre avec ses peines », in Déviance et société, vol XV, n°2, 1991, p.141

[10] A.M. Marchetti, Le temps infini des longues peines, op.cit

[11] C. Rostaing, La relation carcérale, PUF, 1997

[12] E. Goffman, Asiles, op.cit., p.111

[13] E. Goffman, Asiles, op.cit., p.107

[14] Art. D. 342 du Code de Procédure Pénale

[15] H. Malewska-Peyre, « Le processus de dévalorisation de l’identité et les stratégies identitaires », in Stratégies identitaires, PUF, Paris, 1990, pp. 111-141

[16] H. Malewska-Peyre, op. cit., p.113

[17] E. Goffman, Mises en scène de la vie quotidienne, 1. Présentation de soi, Ed. de Minuit, Paris, 1973

[18] Nous pouvons voir à ce propos, C. Rostaing, La relation carcérale, op.cit.

[19] M.Boisson, Un foyer derrière les grilles, Ed. Numéro Un, Paris, 1995, p.70

[20] A.M. Marchetti, Le temps infini des longues peines, op. cit., p.374

[21] A.M. Marchetti, Le temps infini des longues peines, op. cit. 343-414

[22] Nous faisons principalement référence aux travaux de Erving Goffman, Asiles, op.cit. ; et d’Anne-Marie Marchetti, Le temps infini des longues peines, op. cit., pp. 343-414

[23] A.M. Marchetti, op. cit., p. 343

[24] Référence aux travaux et à l’ouvrage d’A.M. Marchetti, Le temps infini des longues peines, op. cit.

[25] 50 E. Goffman, Asiles, op. cit., p.113

[26] Cette enquête a été menée à Rennes et Saint Martin, à partir d’échanges sur le lieu de travail de personnels de surveillance et de travailleurs sociaux