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(1991) Alcool et prison

Mise en ligne : 28 March 2005

Texte de l'article :

Alcool et prison
 
 Hérissé de murs et d’interdits, marqué des stigmates de la honte et de la sanction, le monde carcéral est mal connu du grand public. La population pénitentiaire est pourtant est bel et bien issue de la population tout court, à laquelle elle retourne d’ailleurs à plus ou moins longue échéance. On découvrira dans le dossier que nous avons réalisé divers types d’interventions en prison destinées à prévenir l’alcoolisme, et notamment la création des antennes d’alcoologie. mais aussi des réflexions sur la contrainte carcérale et ses répercussions sur l’individu. car une intervention, de quelque nature qu’elle soit, dans les prisons, ne peut se concevoir sans l’abolition préalable de certaines barrières, et d’abord celles de l’ignorance et de l’indifférence. 
 
 La création des antennes d’alcoologie en milieu carcéral
 
 Une interview du Dr Odile DORMOY Chef de Service Hôpital Ste Anne, Paris
 
 Avant de diriger le Service médico-psychologique régional de la Prison de Paris-La Santé, le Dr Odile Dormoy, chef de service à l’Hôpital Sainte-Anne et expert près les Tribunaux, a mené une action spécifique en faveur des alcooliques à la prison de Fleury-Mérogis où elle a exercé pendant sept ans (1). Elle bénéficie donc d’une longue expérience face aux problèmes de toxicomanie et d’alcoolisme en milieu pénitentiaire pour lesquels elle a défendu des conceptions de prévention pionnières en la matière. 
 
 Alcool ou Santé  : Vous venez d’ajouter une antenne d’ alcoologie à l’antenne toxicomanie déjà existante à la Prison de la Santé. Considérez-vous que l’un des problèmes soit prioritaire par rapport à l’autre ? 
 
 Dr Dormoy
 : Pour comprendre la situation aujourd’hui, il faut retourner un peu en arrière. La montée en nombre des toxicomanes incarcérés se situe au début des années 1980, ce qui s’explique à la fois par l’application de la loi de 1970 et par l’extension du phénomène à de nouvelles couches de population. Devant la multiplication des problèmes posés par cette situation, des mesures ont dû être trouvées, parmi lesquelles la création d’antennes spécialisées dans la lutte contre la toxicomanie, dépendant de services médico-psychologiques régionaux (décret du 14.3.1986). Mais le problème de la drogue tendait à occulter les autres produits toxiques comme l’alcool (en France, la prise en charge des alcooliques et des toxicomanes est bien différenciée, à l’inverse de beaucoup de pays européens qui ne font pas de distinction entre les toxicomanies, qu’elles soient licites ou illicites). Or l’influence de l’alcool sur la criminalité la plus grave, notamment la criminalité de sang, est très importante. 
 
 D’autre part, très vite, j’ai observé des phénomènes de polytoxicomanie, l’alcool étant utilisé, en même temps ou alternativement, avec la drogue. 
 
 Donc une action en faveur des toxicomanes devait à mon avis s’accompagner impérativement d’une action de prévention des conduites d’alcoolisation. Nous avons mis en place avec Mme Bourdy, psychologue, une action d’une année dans le cadre d’un projet régional de prévention. C’est à partir des résultats très positifs de cette action qu’a été créée la première antenne d’alcoologie sur une base réglementaire : la circulaire du 5.12.1988, complétée ensuite par d’autres textes. 
 
 Le cloisonnement entre toxicomanie et alcoolisme, qui continue à prévaloir dans les mentalités, est très artificiel, même si les stratégies d’approche doivent être effectivement différenciées. 
 
 A. ou S.  : En dehors d’initiatives ponctuelles et isolées, personne ne s’était réellement inquiété des problèmes d’alcool auparavant ?
 
 Dr D. : Les détenus alcooliques posent en général peu de problèmes. L’absence de sollicitations émotionnelles, la mise entre parenthèses de leurs difficultés, font qu’ils supportent généralement bien le sevrage, contrairement à ce qui se passe avec les toxicomanes. La plupart se montrent disciplinés, évitent les conflits, entretiennent de bons rapports avec les surveillants. 
 
 A. ou S. : Les toxicomanes ne sont-ils pas tentés de passer à l’alcool après leur sortie de prison ? 
 
 Dr D
. : C’est bien pour éviter ce phénomène de déplacement de produits, qui peut d’ailleurs exister aussi avec les médicaments, que la mise en place d’actions préventives se révèle indispensable. En ce sens il s’agit véritablement de prévention. 
 
 A. ou S. : L’alcool mis à la disposition des détenus pendant leur séjour peut-il susciter des habitudes d’alcoolisation ? 
 
 Dr D. : En principe non, car il s’agit de quantités modérées : 1/2 litre de bière à faible degré par jour, auquel s’ajoutent parfois, il est vrai, des " suppléments " ou des " récompenses ". En revanche, on peut s’étonner que la même ration soit prévue pour les mineurs. Alors que les femmes, même adultes, n’ont pas droit à une goutte d’alcool. Nous avons là une survivance de pratiques pouvant s’expliquer par l’antériorité du Code de procédure pénale par rapport au Code des débits de boissons, et par l’amplification des préjugés sociaux dans le microcosme qu’est la prison.
 
 A. ou S.  : Quel objectif prioritaire avez-vous assigné à l’antenne alcoologie de Fleury-Mérogis ? 
 
 Dr D.  : L’information. Il faut savoir que la population que nous rencontrons est la plupart du temps plus ou moins marginale. Elle n’est pas informée sur le plan sanitaire, se montre peu sensible aux grandes campagnes de prévention, et reste dans l’ensemble peu médicalisée. Il ne faut donc pas attendre de demande de la part des détenus, mais au contraire susciter cette demande, grâce à des explications adaptées aux personnes auxquelles elles s’adressent. Beaucoup par exemple confondent alcoolisme et ivresse et ne se sentent pas concernés par l’alcool dans la mesure où ils n’ont jamais été ivres. 
 
 A. ou S
. : Ils n’ont donc pas conscience du rôle qu’a joué l’alcool dans le motif de leur incarcération ? 
 
 Dr D. : En général non. Or, l’alcool, désinhibiteur par excellence, joue un rôle évident dans le passage à l’acte. Ce qui est important, c’est non pas d’interdire, mais de sensibiliser, d’informer et de responsabiliser. Pour beaucoup, c’est une véritable découverte. 
 
 A. ou S. : Comment a réagi le personnel de la prison aux actions d’information ?
 
 Dr D. : De façon plutôt négative d’abord. Les surveillants ont commencé à y voir un surcroît de travail (il faut conduire les détenus, ouvrir et fermer les portes) dans un emploi du temps déjà chargé. Mais j’ai constaté progressivement une modification dans les attitudes. Au bout de la première année, certains d’entre eux venaient s’asseoir dans la salle pour écouter avec les autres. Plusieurs ont demandé à me voir ultérieurement, à titre individuel.
 
 A. ou S.
 : La prévention ne vise pas uniquement le séjour en prison. Elle concerne aussi et surtout ce qui va se passer après la sortie. 
 
 Dr D. : C’est bien pourquoi mon souci est de faire intervenir au maximum des personnes de l’extérieur. A Fleury-Mérogis, j’ai travaillé avec des mouvements d’anciens buveurs, et également des alcoologues de Cap 14 (Centre d’alcoologie, Paris). D’une certaine manière, nous essayons ainsi d’anticiper la sortie. Le détenu voit des visages nouveaux, entend des témoignages qui, autant que faire se peut, le sortent de sa quotidienneté et de sa solitude. Il sait aussi que ces personnes sont prêtes à le recevoir, à sa sortie de prison, s’il en formule la demande. Il y a là les bases d’une orientation nouvelle, presque un avant-goût de retour à la liberté. Comme si la libération de l’alcool préfigurait la libération tout court... 
 
 Les intervenants extérieurs qui acceptent de travailler avec nous ont parfois à surmonter de leur côté des difficultés ou des préjugés face à la population pénale. 
 
 Cette approche réciproque me semble très importante. Elle contribue au décloisonnement sans lequel aucune action en profondeur n’est, à mon avis, réellement possible. 

Source : Ass ANPAA