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1 Fonctionnement des UVF et pratiques professionnelles

Mise en ligne : 16 June 2007

Texte de l'article :

Première partie
Fonctionnement des UVF et pratiques professionnelles

Pour pouvoir prétendre à une visite en UVF, les personnes détenues doivent être condamnées définitivement et ne pas bénéficier de permission de sortir pour maintien des liens familiaux.

Les bénéficiaires d’UVF
Dans les établissements pilotes, le nombre moyen des personnes détenues non permissionnaires est élevé, traduisant sans doute l’allongement constaté de la durée des peines et des périodes de sûreté :
Tableau N° 1 : répartition des effectifs selon la situation pénale des détenu(e)s
Population pénale
MC Saint Martin de Ré : 449 dont 417 non permissionnaires soit 92 %
CP Rennes : 263 dont 91 non permissionnaires soit 34 %
Il s’agit, ici, de moyennes établies à partir de plusieurs instantannés pris au cours de l’expérimentation, d’une population qui, en réalité, est mobile

Pendant l’expérimentation, 57 femmes détenues à Rennes et 126 hommes détenus à Saint Martin ont bénéficié d’au moins une UVF :
Tableau N° 2 : moyenne du nombre de détenu(e)s non permissionnaires ayant bénéficié d’UVF
Non permissionnaires
MC Saint Martin de Ré : 417 dont 126 ayant bénéficié d’UVF soit 30 %
CP Rennes : 91 dont 57 ayant bénéficié d’UVF soit 63 %
Il s’agit, ici, de moyennes établies à partir de plusieurs instantannés pris au cours de l’expérimentation, d’une population qui, en réalité, est mobile

Pour comprendre ces données, il convient de dépasser les fausses évidences des chiffres et se rappeler deux éléments importants : µ
* d’une part, l’état d’isolement des détenus condamnés à de longues peines. Concernant les établissements considérés, 30% des femmes et 47% des hommes ne reçoivent aucune visite au parloir. Par ailleurs, si les femmes sont proportionnellement plus nombreuses à recevoir des visites, certaines catégories d’âge (moins de 40 ans et plus de 50 ans) sont nettement plus isolées que les hommes. Cette même inégalité entre hommes et femmes se repère en fonction de leur temps respectif passé en détention après la condamnation : en début de peine, les femmes sont plus isolées que les hommes [1].
* d’autre part, la situation géographique particulière de la maison centrale de Saint Martin de Ré. Une analyse statistique montre une relation nette entre l’absence de parloir et l’origine géographique éloignée du détenteur de permis de visite (avec une surreprésentation de la catégorie "plus de 400 km"). L’éloignement géographique des détenteurs de permis de visite est donc, pour l’établissement considéré, un facteur particulièrement discriminant [2] pour le maintien ou l’exercice des liens familiaux.
Ces deux éléments fondent d’autant la pertinence de ce dispositif dans ces établissements pour peines que les conditions de rencontre qu’offrent les UVF vont permettre à certains détenus de nouer ou renouer des contacts avec des personnes de l’extérieur.
En effet, un des premiers effets observé et analysé des UVF est que ce dispositif a "amené" ou "ramené" des visiteurs qui ne venaient pas ou plus aux parloirs.
A Rennes, les principaux visiteurs de la détenue aux parloirs sont
ses enfants (40,3%), suivis des amis (33,7%), puis des éducateurs accompagnant les enfants (23%). Les compagnons des personnes détenues n’arrivent qu’en quatrième position (17%). Avec la création des UVF, nous assistons à une modification du paysage relationnel de la détenue : les compagnons deviennent les principaux visiteurs (31,5%) suivis de près par les enfants (26%).

A Saint Martin, nous observons une tendance visiteurs minoritaires des parloirs regagnent occupant le deuxième rang des visiteurs

Au cours de l’expérimentation, nous avons constaté une diversification des visiteurs avec l’apparition progressive de nouvelles catégories comme les ami(e)s ou la belle-famille. Mais les changements les plus marquants comparativement aux parloirs classiques concernent le "retour" du conjoint pour les détenues femmes et un "retour" des enfants pour les détenus hommes. La qualité de la structure et l’intimité qu’elle permet, expliquent ces phénomènes. Le cadre agréable, l’espace diversifié et l’intimité de la rencontre sont plus propices que les parloirs à la qualité des échanges. Cette même qualité incite davantage les proches du détenu à investir dans le "déplacement" ne craignant plus, comme aux parloirs, le stress de la promiscuité, l’angoisse d’un lieu marqué des signes de la réclusion et l’insatisfaction de la rencontre qui en découle. Nous y reviendrons un peu plus loin.
Un autre effet important des UVF sur le contexte relationnel du détenu concerne l’ouverture du dispositif à des personnes rencontrées en cours d’incarcération. Par essence, les UVF s’adressent principalement aux détenus qui ont des liens avec des personnes de l’extérieur. Or, toutes les personnes détenues condamnées à de longues peines ne conservent pas forcément de liens avec leur entourage. L’épreuve de l’incarcération et/ou la nature de l’infraction entraînent une délitescence des liens ou conduisent à des ruptures. Certains détenus vont remédier à cet état d’isolement et nouer, pendant leur incarcération, de nouvelles relations.
Ce phénomène rupture / isolement / création de nouveaux liens constitue une des problématiques des détenus condamnés à de longues peines, l’ignorer reviendrait à nier toute possibilité de projet ou d’existence sociale et affective pour ces personnes. C’est pourquoi, dans la pratique, l’accès aux UVF a été étendu à cette réalité. Alors que la circulaire cantonnait le dispositif au « maintien des liens familiaux » stricto sensu, les personnels des établissements pilotes l’ont ouvert aux personnes nouvellement rencontrées.
Cette adaptation était nécessaire au regard des spécificités et réalités des "longues peines" ; elle est donc à comprendre comme une mise en cohérence du dispositif avec la problématique relationnelle de ces condamnés. Ceci ne signifie pas pour autant que toutes les visites sont autorisées dès lors que les visiteurs sont titulaires d’un permis (ancien ou récent).

Les demandes d’UVF et les décisions
A Rennes, de juillet 2003 à février 2005, 19 commissions se sont tenues et ont examiné 151 demandes, 137 ont été octroyées. Ce qui signifie que pour la période étudiée, chaque détenue demandeuse d’UVF a bénéficié en moyenne de 2,4 visites.
A Saint Martin, d’avril 2004 à octobre 2006, 20 commissions se sont tenues et ont examiné 453 demandes, 435 ont été octroyées. Ce qui signifie que pour la période étudiée, chaque détenu demandeur d’UVF a bénéficié en moyenne de 3,4 visites.

Graphique n° 3 : répartition des décisions prises par la commission d’attribution d’UVF (en %)
Rennes : Octroi 91% / Refus 9%
Saint Martin de Ré : Octroi 96% / Refus 4%

Certes, sur l’ensemble des demandes examinées en commission, la tendance des décisions est très largement à l’octroi mais l’expérimentation montre qu’aucun profil de visiteur ne fait l’objet d’une réponse systématique. Des visiteurs justifiant d’un lien juridique ont fait l’objet de décision de refus, alors que des visiteurs sans lien juridique se sont vus accorder des UVF. Ce simple constat nous permet d’ores et déjà d’affirmer qu’il n’y a pas de règle d’automaticité quant à la réponse. Il n’y a ni reconduction tacite, ni autorisation de droit. Les décisions sont toujours prises en opportunité. Elles sont par ailleurs motivées par la direction de l’établissement, ce qui rend la procédure conforme aux dispositions de la loi du 12 avril 2000 relative aux droits des citoyens dans leurs relations avec les administrations.
Plusieurs situations se rencontrent :
Celles, relativement simples, pour lesquelles les visiteurs souscrivent aux conditions d’accessibilité les plus facilement interprétables fixées par la circulaire : les visiteurs ont un lien juridiquement établi avec la personne détenue, ont gardé des contacts réguliers par le biais des parloirs classiques, du téléphone, du courrier, et s’inscrivent très clairement dans la volonté de maintenir les liens familiaux. Dans ce cas, et sans élément contraire, l’UVF est accordée :

Exemple, situation n°1 :
(directeur) : Ils sont mariés, lui a son permis de visite, pas de problèmes par ailleurs, donc souscription aux conditions(...) on accorde.

Celles qui mettent en scène des visiteurs qui ne justifient pas d’un lien juridique avec le détenu mais d’une relation éprouvée dans le temps, balisée par des rencontres en parloirs.
Dans ce cas, l’UVF est également accordée :

Exemple, situation n°2 :
(directeur) : C’est qui cette amie ?
(CIP [3]) : C’est une amie d’enfance, elles ne se sont jamais perdues de vue.
Madame X (détenue) souffre d’une grande solitude.
Elle n’a plus personne, il n’y a que cette amie.
(directeur) : On accorde.

D’autres situations sont plus complexes. Certaines concernent des visiteurs qui n’ont ni lien juridique, ni réel passé avec la personne détenue. Dans ce cas, sont principalement analysés en commission le contexte de la rencontre, ses récentes modalités d’exercice, les motivations des acteurs et leurs projets quant aux UVF :

Exemple, situation n°3 :
La CIP rappelle le parcours pénal de la personne détenue et relate la
rencontre entre les demandeurs, date, circonstances, évolutions, etc.
(CIP) : Il se présente comme le fiancé de madame X (détenue)(...) je lui ai posé la question du sens de leur relation par rapport à la longueur de la peine (...) Lui dit être amoureux (...) il ne semble pas connaître sa vie d’avant. Madame X dit qu’elle n’exige rien de lui mais que ce qui les lie est important.
(Les membres de la commission échangent leurs informations sur le profil psychologique et le comportement de la détenue)

(chef de détention) : Aux UVF elle veut plus de temps, plus d’intimité, des relations sexuelles elle le dit (...) elle a fait du Quartier Disciplinaire elle est exemplaire au QD !
(directrice adjointe) : A un moment donné il faut séparer les choses, elle a fait une bêtise, on ne doit pas continuer à la condamner
.
(CIP) : Ça vaut le coup d’essayer cette UVF, elle a perdu sa mère, n’a pas pu aller à l’enterrement, on sait comme c’est dur de faire le deuil, elle est dans un moment particulier
(directrice adjointe) : On pourra peut-être observer des choses positives.

Ce qui peut être dégagé à l’aune des décisions prises, c’est la volonté de ne pas stigmatiser ces relations récentes et donc de tenir compte de la problématique d’isolement et de reconstruction de liens en cours d’incarcération des détenus longues peines. Pour l’examen de ces demandes, il est particulièrement veillé à ce que les visiteurs ne subissent pas de pression mais décident en toute conscience et connaissance de cause de la visite.
Par ailleurs, l’existence de visites en parloir classique est un préalable requis. Lorsque les liens et motivations ne sont pas clairement exprimés, faute de temps pour avoir pu éprouver la relation, la demande est généralement ajournée au motif de la nécessité de consolider ou d’éclaircir la situation. Il s’agit presque exclusivement de relations récentes entre une personne détenue et un visiteur du sexe opposé :
Exemple, situation n°4 :
Le CIP rappelle le parcours pénal et carcéral du détenu
(CIP) : La communication est difficile avec lui, on a peu d’éléments. Il s’est déclaré sans enfant divorcé (...) il a des permis de visite des amis, un (détenu) n’est pas demandeur. J’ai eu un entretien très froid avec lui, il est comme ça, il ne s’exprime pas sur sa relation avec madame Z (la demandeuse).
Il ne veut rien dire, peut-être qu’il attend aussi mais (...) La dame qui fait la demande a un permis de visite très récent. C’est un couple qui se connaît depuis un an, il y a d’abord eu une correspondance entre eux puis des parloirs. Elle est employée de banque, réside à Y. Avec les UVF elle veut vérifier ses choix, pouvoir entamer d’autres discussions, au parloir elle déplore le manque d’intimité.
(directeur) : Les parloirs ?
(CSP) : Le permis de visite date de trois mois.
(CIP) : Elle est venue 2 ou 3 fois, elle voudrait venir tous les 15 jours.
(chef de détention) : Je pense que la relation est trop récente.
(CIP) : C’est elle qui a initié la demande et lui a suivi.
(directeur) : Je vais ajourner à 3 mois pour que la relation, qui est récente, se consolide. C’est sûr que sa difficulté à communiquer avec l’AP ne facilite pas les choses.

Enfin, la dernière grande catégorie de situations concerne les visiteurs qui ont un lien juridiquement établi avec la personne détenue, ont conservé des relations mais dont les enquêtes menées par les travailleurs sociaux révèlent une sphère familiale "pathogène". Des demandes ont ainsi été rejetées au regard du positionnement du détenu par rapport à sa famille, aux faits ou des craintes exprimées par la famille elle-même lors de l’enquête menée par le SPIP.
D’autres ont également été refusées au regard des faits commis sur mineurs dans la sphère familiale :

Exemple, situation n°5 :
(CIP) : Il fait une demande avec sa fille, sa soeur et son ex-conjointe la mère de sa fille. Il explique vouloir développer des liens avec sa fille, il la voyait au parloir dans un autre établissement (...) ici il a des parloirs une fois par mois mais le juge pour enfant est saisi parce qu’il semble y avoir un problème entre la fille qui a 7 ans et la mère (...) une enquête est en cours, mais en tout cas la mère n’est pas capable de protéger l’enfant.

Par ailleurs, dans chacune des situations rencontrées, le comportement du détenu en détention n’a jamais constitué un critère déterminant dans le processus de décision. Il est systématiquement demandé par le chef d’établissement au cours de la commission, mais n’est évoqué qu’à titre préventif pour gérer l’organisation et le déroulement de l’UVF à venir :

Exemple, situation n°6 :
La commission examine une demande d’UVF d’un détenu et de sa compagne.
Le couple a déjà bénéficié de deux UVF, la compagne était accompagnée de sa soeur. Par ailleurs, le comportement du détenu en détention lui a valu des sanctions disciplinaires, dix jours de quartier disciplinaire et un déclassement de son poste d’emploi aux ateliers. Son comportement général continue de poser problème en détention. Le détenu et sa compagne demandent une UVF de 48 heures accordée par le directeur :
(chef de détention) : « Excusez-moi monsieur le directeur, mais moi je le redescendrais à 6 heures ».
(directeur) : « Il n’y a pas de multiples sanctions, il en a déjà eu à la commission disciplinaire pour son comportement en détention, aux UVF il a eu une prise de bec avec le surveillant ».
(chef de détention) : « Oui mais le redescendre à 6 heures pour les autres aussi ça se voit. Là ça veut dire que quoi qu’on fasse ça change rien pour les UVF ».
(directeur) : « Faites plutôt courir le bruit auprès des autres détenus qu’avec sa sanction, il a perdu trois mois et qu’au lieu d’avoir une UVF trois mois après, il ne l’a que six mois après ».
(pendant qu’il effectuait ses dix jours de QD, les visites étaient suspendues et l’UVF prévue, qui tombait pendant cette période, a été annulée).
(chef de détention) : « Moi je dis qu’en plus des dix jours de QD qu’il a fait, il devrait redescendre à 6 heures pour les UVF ».
(directeur) : « On ne peut pas multiplier les sanctions, et la privation d’UVF n’est pas une sanction disponible pour les procédures disciplinaires ».

Cette posture du chef d’établissement, en accord avec les directives de la circulaire relative au fonctionnement des UVF [4], s’est tenue dans chaque site pilote, garantissant ainsi une équité de traitement et une harmonisation des pratiques. En revanche, d’autres aspects du processus de décision ont laissé place à des ajustements locaux et généré des différences de pratiques d’un établissement à l’autre. Ainsi, concernant le temps de présence du détenu dans l’établissement, la circulaire stipule que « l’accès à l’UEVF n’est pas conditionné par un délai de séjour minimum au sein de l’établissement ».
Or, l’arrivée récente de certains détenus réduit la période d’observation et donc la connaissance du détenu par les personnels de l’établissement.
A ce niveau, deux postures différentes de la part des chefs d’établissements ont vu le jour :
* une qui fait prévaloir la nécessité d’accorder à l’ensemble des personnels une période d’observation de la personne détenue avant de lui octroyer une UVF. Dans ce cas, la décision est ajournée :

Exemple, situation n°7 :
(directeur) : « Madame X, elle vient d’arriver, on attend de voir quelques mois comment ça se passe ici et surtout si (son visiteur) vient au parloir et comment ça se passe, on réexaminera plus tard ».

* une autre qui fait prévaloir les directives de la circulaire et vise à ne
pas pénaliser les personnes détenues nouvellement arrivées, d’autant que
certaines ont demandé leur transfert pour bénéficier du dispositif des UVF.
Dans ce cas, ce sont les éléments évaluatifs de la relation entre la personne
détenue et ses visiteurs qui sont particulièrement analysés : historique familial, genèse de la rencontre, existence de parloirs dans d’autres établissements :

Exemple, Situation n°8 :
(chef de détention) : « Il est assez impulsif, au regard de son arrivée récente, je souhaite une période d’observation, trois mois me paraît correct ».
(directeur) : « Ici, on ne remet pas en cause la relation, pour un parloir classique on ne ferait pas comme ça, un ajournement de trois mois ce serait par rapport à la difficulté à cerner le comportement. Qu’est-ce que ça nous donne d’attendre trois mois ? Il a demandé à venir ici pour les UEVF. Pour G. (autre demande examinée et ajournée) on a une relation récente et peu de visite, peu de connaissance par rapport à la relation ».
(CIP) : « Alors qu’ici, on est dans un couple, une relation établie, même si le couple a été mis en péril (au moment de l’instruction) c’est une relation qui continue ».
(directeur) : « Je ne peux pas ajourner par rapport au comportement puisqu’il n’y a pas de problème. Je ne vois pas comment lui refuser ».

Les différentes situations rencontrées et les différentes décisions témoignent de la prise en compte, pour statuer, de données qui dépassent le seul cadre administratif ou juridique. La commission d’attribution d’UVF démontre bien dans les faits qu’elle ne statue pas sur des dossiers administratifs mais sur des situations humaines. Elle ne procède pas par automaticité mais par analyse de situations singulières.
Deux grandes catégories de critères fondent ces décisions : les critères de droit ou réglementaires (circulaire) et les critères factuels, mais aucun n’est jamais envisagé seul. C’est à la croisée de l’ensemble de ces critères que s’analyse toujours la demande.
Pour cela, le travail d’enquêtes préalables, l’échange des informations et l’inscription du dispositif dans la vie et le fonctionnement de l’établissement sont des facteurs indispensables. Deux équipes de personnels ont été plus spécifiquement chargées, par les équipes de direction, de cette mise en oeuvre : les travailleurs sociaux et une équipe de surveillants spécialement affectés aux UVF. Dans cette "mission", ils ont dû affronter les incertitudes liées à toute innovation et rendre possible, cohérent et opérationnel ce qui était nécessaire. Chaque établissement pilote, en partenariat avec les autres sites expérimentaux, a ainsi travaillé à la définition et l’appropriation du dispositif et des actions. Trois dimensions nouvelles recélées par les UVF ont guidé leurs réflexions :
* l’entrée d’un nouvel acteur, la "famille" (au sens large), dans le champ professionnel des surveillants mais également des travailleurs sociaux à un stade plus précoce du parcours de la personne détenue,
* la problématique relationnelle et affective de la personne détenue ainsi que de la "famille",
* le principe d’intimité.
Ces trois dimensions ont été considérées et analysées pour le temps de la visite mais également pour toutes les actions en amont et en aval, et dans une logique de partenariat avec l’ensemble des services de l’établissement. Les personnels ont ainsi créé une interaction dans la réflexion entre les finalités du dispositif, les objectifs, les moyens et le contexte, interrogeant les "quoi faire", "comment faire" et "pourquoi faire". C’est à la mesure de ce processus dynamique de réflexion que l’on peut parler d’appropriation du dispositif de la part des personnels. Et c’est cette dynamique qui les a conduits à concevoir les UVF non strictement comme un dispositif de rencontre mais comme un outil au service du maintien des liens de la personne détenue d’une part et de prise en charge plus globale de cette dernière d’autre part.
Cette qualité d’investissement des personnels ne se décrète pas. Il ne suffit pas d’importer un dispositif dans un établissement pour qu’il devienne un élément cohérent et qualitatif de l’organisation.
Il faut que soient données les conditions de réalisation de cette réflexion et de cette appropriation.
L’expérimentation nous permet d’en dégager au moins trois qui apparaissent comme des "fondamentaux" :
* la professionnalisation des agents UVF avec la constitution d’une équipe stable,
* une forme particulière d’organisation du travail dans laquelle les agents UVF disposent d’une réelle autonomie de travail et ont la particularité de gérer en responsabilité le fonctionnement global des UVF,
* l’accompagnement, par la formation, de l’ensemble des personnels dans le processus dynamique de réflexion et d’innovation ou de mutation des pratiques.
Nous proposons, dans les parties suivantes, d’expliciter cette "appropriation" par les personnels de surveillance et d’insertion à partir de l’analyse de leurs pratiques.

Les activités des personnels de surveillance affectés aux UVF
Une équipe fixe a donc été créée à partir d’affectation d’emplois en vue du fonctionnement des UVF dans chaque site pilote (4 ou 5 agents selon les établissements). Cette équipe fonctionne selon une organisation propre, indépendante du service de détention. L’organisation du service implique une répartition de présence des surveillants UVF sept jours sur sept. Le recrutement au sein de chaque établissement s’est fait sur la base du volontariat.
La réalité de la pratique et l’investissement particulièrement fort des surveillants, ont contribué à optimiser les activités initialement prévues par la circulaire. Huit activités principales peuvent être aujourd’hui recensées pour circonscrire l’emploi aux UVF (la description de chaque tâche et activité se retrouve dans un référentiel de compétence en annexe 2) :

Tableau n° 3 : Activités des surveillants UVF
- Information aux détenus sur le dispositif UVF : Information individualisée
- Préparation de l’attribution des UVF : Préparation (enquête préliminaire) et participation aux commisions d’attribution
- Organisation matérielle :
Gestion de bons de cantine
Gestion d’objets
État des lieux, contrôle, entretien, linge
Transport des détenus (extraction des détenus de la Citadelle vers la caserne concernant Saint Martin de Ré)
- Préparation des détenus
Entretien préliminaire
Fouille
Installation dans l’UVF
Passage des consignes
Récupération cantines
Inventaires
- Accueil des visiteurs
Accueil
Contrôle
Accompagnement
- Contrôles durant le déroulement de l’UVF
Contrôle d’effectifs
Rondes d’ambiance
- Gestion de la fin de visite
Sortie des visiteurs et accompagnement
État des lieux
Inventaire
Fouille intégrale
- Gestion post UVF
Rédaction de synthèse
Échanges et/ou entretiens après UVF

L’ensemble des gestes techniques réalisé dans le cadre des UVF appartient au registre du métier de surveillant et les tâches dévolues aux agents peuvent se retrouver, en partie, ailleurs qu’aux UVF. Ce qui est nouveau en revanche ce sont les règles d’action [5] car en filigrane de toutes les opérations apparaissent les notions de famille et d’intimité.
Certes, le métier de surveillant pénitentiaire est un "métier de l’humain" dans lequel prime la compétence relationnelle, mais aux UVF cette dimension du métier est particulièrement et spécifiquement exacerbée.
En effet, le surveillant est amené à prendre en charge un acteur qui n’est pas placé sous main de justice et ce dans des conditions d’intimité qui modifient l’approche et le travail réalisés avec les familles dans le cadre d’un parloir classique. De plus, étant amené à resituer la personne détenue dans sa propre sphère relationnelle, le surveillant UVF voit la relation à l’autre mise au centre de son champ de compétences.
Cette exacerbation du pôle relationnel, dans le contexte du dispositif, influe, nous allons le voir, sur le positionnement des surveillants mais également sur les représentations des détenus et des visiteurs :
La liste des courriers reçus est longue et les témoignages de satisfaction apportés oralement par les visiteurs sont fréquents, comme si certains visiteurs prenaient conscience de « l’existence d’êtres humains derrière les uniformes » et derrière les discours plus ou moins négatifs de leur proche incarcéré. La qualité de l’accueil réservé aux visiteurs semble modifier les représentations négatives qui circonscrivent habituellement les personnels de surveillance. Cette modification, même si rien ne permet d’affirmer qu’elle est pérenne, est un effet indéniable des UVF.

Exemples de courriers de visiteurs reçus par les établissements :
"(...) Nous avons été accueillis par deux fonctionnaires qui tout en respectant les règlements, nous ont montré leus qualités humaines et un sens de dialogue prononcé (...)"
"(...) personnellement, j’ai été surpris et touché par le confort de ces appartements ainsi que par l’accueil des personnels de ce programme, encore merci à elles. Il n’y a rien à redire, si ce n’est bravo et encore merci (...)"
"Je vous envoie cette lettre pour vous complimenter pour les UVF (...) quant aux gardiens, je les ai trouvé très seviables, très gentils et très communicatifs avec moi et je trouve qu’ils font très bien leur travail (...)".
"(...) Je n’oublie pas l’équipe d’accompagnants dans les fonctions de contacts avec les familles, pour les introduire en UVF, qui sont adorables, rassurants et en un mot indispensables. Merci à eux".

Exemples de courriers de détenus reçus par les établissements :
"Objet : remerciement pour votre professionnalisme. Messieurs comment vous remercier pour votre travail, de professionnel dont la qualité témoigne du savoir-faire, car j’ai passé une passé une magnifique journée avec ma pettite famille, qui sont reconnaissants pour votre accueil et votre gentillesse (...)"
"(...) Grâce aux UVF pour une fois la prison revêt un sens plus rspectueux de l’être humain détenu. Enfin, cela permet au surveillant de valoriser le sens même de sa mission à savoir la réinsertion du détenu".
"(...) Tous mes remerciements pour votre aménagement, préparation et accompagnement ) l’UVF (...)"

Le positionnement professionnel des surveillants UVF
Pour les surveillants, l’entrée du "visiteur" dans un dispositif spécifique et spécialisé, ainsi que la prédominance du "relationnel" dans leur activité professionnelle, entraînent le sentiment d’exercer « un autre métier », « plus axé sur la réinsertion », « dans un autre rapport avec la personne détenue » (surveillants UVF). Cette impression, ou cette prise de conscience, naît du véritable investissement des surveillants dans le dispositif, au-delà des actions et activités qui leur étaient initialement dévolues et au-delà de celles qui leur sont dans la pratique réellement attribuées. Elle naît également de la redéfinition de leur positionnement professionnel. Les synthèses et les
différents outils qu’ils ont imaginés et formalisés témoignent de leur conception du dispositif : l’UVF est une modalité de prise en charge, de suivi et d’observation de la personne détenue, mais également de projet
pour cette dernière. Les surveillants ont donc conçu des outils par lesquels ils développent leur mission d’observation et qui peuvent être communiqués aux autres services. L’intérêt de ce recueil d’informations unique dans un contexte inédit en vue d’améliorer la connaissance du détenu, devient évident.
Cet investissement et l’appropriation du dispositif peuvent également s’analyser à partir de l’autonomie laissée à ces agents et de la responsabilisation qui lui a été connexe. Cette autonomie était un mode de gestion qui était également à expérimenter :
« Le choix d’une organisation à cinq agents et de l’organisation de service est positive. Ils ont très largement profité, à bon escient, de l’autonomie qui était la leur. Ils ont fait un travail remarquable. Ils ont à la fois investi le champ relationnel avec la population pénale et avec la famille (...) cela montre que des agents mis dans une situation où ils ont plus d’autonomie et de responsabilisation font un travail qui est meilleur que le surveillant de base (...) » (Directeur).

Les agents UVF eux-mêmes expliquent que l’autonomie qui était la leur a favorisé leur investissement en les plaçant dans une posture de responsabilisation :
« Quand tu as la gestion, tu t’investis plus que quand tu comptes sur les autres, et l’investissement c’est primordial, celui qui est désinvesti tombe dans la routine et c’est mauvais » (surveillant UVF).
Ce processus et les nouvelles règles d’action qui régissent les pratiques déterminent logiquement, pour les surveillants, la nécessité d’être reconnus institutionnellement et professionnellement dans ces nouvelles activités et compétences :
« Il faut que les agents UEVF soient spécialistes (...) Le côté technique du travail on le maîtrise de plus en plus, on n’évoluera plus par rapport à la technique, c’est les gens qui vont continuer à nous faire évoluer (...)
C’est un travail différent, on a perdu le côté répressif, on met le détenu dans quelque chose qui va lui faire plaisir. On a le beau rôle, mais on a su l’obtenir parce qu’on a sanctionné quand il fallait. Gérer un détenu, on sait le faire, dans n’importe quelle situation, et à l’UEVF on est même plus sévère qu’en détention, on ne laisse rien passer.
Mais surtout on les responsabilise.
Par exemple, on leur dit "tu vois l’UEVF est propre, c’est pour vous, toi et ta famille, tes enfants, donc il faut que ça reste comme ça, pour vous". En détention on n’a pas l’outil pour faire comme ça, on n’a pas le temps et on n’a pas l’envie. On n’a pas envie parce que nous-mêmes on n’est pas responsabilisés. En détention, il y a un cadre qui est rigide et qui ne nous permet pas d’adapter.
Ce cadre routinier n’existe pas aux UEVF, on s’adapte pour que le boulot soit fait correctement mais c’est nous qui l’organisons. Quand on se sent responsable, on a beaucoup plus tendance à déléguer aux détenus et à obtenir les meilleurs résultats, mais ça n’empêche qu’on est carré » (surveillant UVF).
« L’UEVF c’est un autre métier et ça change notre rapport au travail, aux détenus (...) Les UEVF donnent beaucoup d’enseignement sur le détenu et sur le reste (...) on n’a pas la même vision quand on travaille en détention que quand on travaille aux UEVF.
Aux UEVF même si le détenu est affreux en détention, aux UEVF on voit que ça fait du bien aux familles de le voir, et ça change notre approche et ça peut ouvrir les yeux au détenu » (surveillant UVF).
« Tout le travail avec les familles c’est totalement autre chose » (surveillante UVF)

C’est donc la question de la création d’emplois de spécialistes UVF que les agents posent à l’institution. Leur autonomie et leur responsabilisation dans le fonctionnement du dispositif ont indéniablement généré un investissement quantitatif et qualitatif particulièrement fort. Mais l’absence de reconnaissance officielle et institutionnelle génère des postures et des ressentis ambivalents du côté de la détention et du côté des agents UVF :
« Les surveillants UVF sont trop décalés par rapport à la détention, en période creuse ils pourraient nous aider (...) ils ont des missions comme les extractions et les parloirs en plus des UVF qui leur sont imposées par la hiérarchie et qu’ils font plus ou moins de bon coeur, mais ils pourraient aider d’eux-mêmes (...) les surveillants UVF ont oublié qu’ils étaient surveillants » (surveillant de détention).
« On fait fonctionner les UEVF et on fait les tâches qui sont dans notre profil en plus des UEVF, les extractions et les parloirs du weekend, mais le problème c’est les tâches secondaires qu’on nous demande comme tenir le poste à la lingerie par exemple » (surveillant UEVF).
« L’autonomie ça ne veut pas dire l’exclusion ou la séparation avec la détention. On continue à travailler avec eux mais on gère le truc. On ne se coupe pas de la détention puisqu’on reste en contact avec les collègues de détention » (surveillant UEVF).

Les différents ressentis et les comportements qui leur sont associés témoignent de la difficulté que représente, dans un établissement pénitentiaire, la création d’équipes professionnalisées, « de fait ces équipes s’autonomisent, prennent des responsabilités qui donnent, à mon sens, un gain en terme de travail, d’adaptation professionnelle, mais ça déstabilise une forme d’organisation hiérarchique » (directeur). La reconnaissance de la professionnalisation d’activités d’appui de la détention permettrait sans doute de réduire ces écarts et de clarifier les postures de chacun.

Les activités des personnels d’insertion et de probation
Chaque SPIP [6] a fait le choix d’impliquer l’ensemble des travailleurs sociaux d’un établissement dans les UVF et non de spécialiser un seul. Concrètement, lorsqu’un détenu fait une demande d’UVF, c’est le travailleur social qui a en charge son suivi individuel qui effectue les enquêtes et évalue les visites. Mais ce choix d’organisation du travail a également impliqué un repositionnement professionnel et permis d’intégrer totalement le dispositif au suivi de la personne détenue.

La mise en oeuvre du dispositif concrétise l’investissement des travailleurs sociaux autour de trois activités principales ( la description de chaque tâche et activité se retrouve dans un référentiel de compétence en annexe 3) :
Tableau n° 4 : Activités des travailleurs sociaux
- Information sur le dispositif UVF
Information individualisée
- Préparation de l’attribution des UVF Enquête
Entretien avec le détenu demandeur
Participation aux commissions d’attribution
- Gestion post UVF
Échanges et/ou entretien avec les détenus et les visiteurs après UVF
Évaluation

Comme pour les surveillants, l’ensemble des gestes techniques fait partie du quotidien du métier de travailleur social. Cependant, les modalités d’entretiens et leur finalité constituent un réel changement de pratique et ont des incidences bien au-delà des UVF.
Pour les travailleurs sociaux, le point le plus problématique posé par les UVF était l’enquête auprès des visiteurs.
Quels sont les éléments utiles à la prise de décision ? Où commence l’intimité et jusqu’où l’enquête peut et doit aller ?
Ces questions se sont posées à l’ensemble des travailleurs sociaux mais elles ont été exacerbées concernant les femmes détenues et le délicat sujet de la maternité :
On nous demande des choses très nouvelles et le problème se pose des limites de l’enquête que l’on doit mener (...). Les UEVF ont été mises en place à Rennes avec l’idée du maintien des liens familiaux mère-enfant, parce qu’à Rennes la détenue est d’abord une mère puis une femme ... sauf que la réalité montre des demandes d’UEVF d’amis, de conjoint, etc.
Il y a là une gêne par rapport à l’enquête et aux informations à donner en commission. Par exemple, une détenue demande une UEVF avec sa fille, la grand-mère maternelle qui ne conduit pas. Il faut donc un chauffeur, la première fois c’est le garçon de la ferme qui a servi de chauffeur et est venu à l’UEVF. Pour la deuxième demande, un homme a pris contact avec moi pour dire que c’est lui qui souhaite venir à l’UEVF. J’expose la situation en commission et quelqu’un demande « où va dormir ce monsieur ? ».
Moi je suis très mal à l’aise par rapport à l’entretien téléphonique, à l’enquête, je ne me vois pas lui poser cette question » (TS
 [7] 5)

Cette situation révèle en effet la difficulté de repère pour l’institution entre ce qui relève strictement de l’intimité et ce qui peut relever de sa responsabilité. Sous cette question pointe celle de la maternité possible des femmes détenues et du positionnement de l’institution. Les travailleurs sociaux ont directement hérité de cette incertitude et ont constamment réajusté leur pratique pour tenter de combler le vide laissé par l’institution sur cette question :
« Dans les premiers entretiens je suis allée très loin avec les couples, je leur ai demandé s’ils avaient prévu des moyens de contraception ... aujourd’hui je ne le fais plus. Mais ce sont des choses qu’on ne peut pas zapper par rapport à Rennes où c’est une détention de femmes (...). En entretien maintenant, j’évoque la configuration des lieux et je ne pose pas de question sur où ils vont dormir » (TS 6)

La question de la maternité est certes particulière mais c’est finalement celle de l’intimité et de la responsabilité qu’elle pose vraiment. Et cette question concerne l’ensemble des personnels d’insertion, qu’ils travaillent en détention hommes ou femmes.
Ainsi, les travailleurs sociaux des différents sites pilotes ont progressivement fait le choix du respect de l’intimité dans la relation conjugale, en s’assurant de la nature et de la qualité des liens entre les demandeurs : connaissance de l’historique, des faits, des situations réciproques, attentes et projets respectifs par rapport aux UVF.
Ces éléments de connaissance recueillis auprès des visiteurs sont "confrontés" à ceux de la personne détenue et aux données objectivées la concernant, ce qui permet d’évaluer la cohérence des postures et des engagements ou leur décalage. L’expérimentation n’a pas montré de collaboration avec un autre SPIP pour recueillir les éléments de l’enquête, mais elle a révélé des échanges avec les services sociaux extérieurs sur des situations familiales particulières. C’est le plus souvent pour se garantir de la sécurité et de l’intérêt des enfants que les travailleurs sociaux pénitentiaires ont sollicité leurs collègues de secteurs : vérifier si les enfants font l’objet d’un suivi ou d’une mesure éducative dans le cas, par exemple, des familles incestueuses ; solliciter l’avis de leurs collègues ayant en charge la famille lorsque les premiers éléments de l’enquête ne préjugent pas de l’équilibre de la cellule familiale. Mais cette "collaboration" et l’échange d’informations ne vont pas de fait. Les services sociaux qui suivent les enfants ou la famille d’une personne incarcérée ne semblent pas inclure cette réalité dans leurs modalités de prise en charge :
« Concernant les services sociaux extérieurs mais même la justice pénale, j’ai l’impression qu’à partir du moment où le couperet est tombé, que la personne est incarcérée, tout s’arrête. On le constate avec les services sociaux qui suivent parfois certains enfants et qui refusent le travail de remise en place de liens familiaux avec le père par exemple et qui se rendent compte un beau jour que le père va sortir dans 15 jours et peut faire valoir ses droits (...) et personne ne s’en est préoccupé avant » (TS 4).

Ainsi, en introduisant un nouvel acteur (la famille ou les proches), pendant la détention et non au moment de la préparation effective à la sortie, le dispositif UVF met au jour les carences d’un modèle de prise en charge qui fractionne la cellule familiale en éléments séparés. Ce dysfonctionnement est d’autant plus préjudiciable que les personnels pénitentiaires héritent de situations familiales complexes qui dépassent le seul cadre et le seul temps des UVF.
Mais les UVF, fort heureusement, ne font pas que révéler des dysfonctionnements préjudiciables au travail des personnels d’insertion. Elles leur permettent également de redonner une dimension "sociale" à leur métier alors qu’ils avaient, par ailleurs, le sentiment de devenir des techniciens de l’application des peines :
« Ça nous resitue en tant que travailleur social alors qu’on a tendance en Centrale a être de plus en plus centré sur l’application des peines (...) c’est le travailleur social qui reprend un peu le dessus dans ce contexte là » (TS 1).

Le positionnement professionnel des travailleurs sociaux
Plusieurs éléments concourent à cette re-définition ou plus exactement à ce re-positionnement des travailleurs sociaux.
Déjà, la nécessité de l’enquête du SPIP à chaque demande d’UVF permet aux personnels d’insertion de travailler avec des détenus qu’ils n’auraient peut-être pas rencontrés à ce stade de leur incarcération et de leur peine. En effet, le nombre important de personnes incarcérées fait que les personnels d’insertion travaillent essentiellement à la demande de l’institution ou du détenu :
« S’il n’y a pas de demande, certains ne sont pas vus ou juste une fois dans l’année, alors que là, avec les UVF, on a des contacts non seulement avec le détenu régulièrement mais aussi avec la famille » (TS 1).

Ensuite, le travailleur social est amené à aborder des thématiques inédites à ce stade de la peine : les faits, la famille ou les liens avec l’extérieur :
« C’est un super outil pour aborder la relation avec la famille, ce qui n’était pas le cas avant. On peut ré-englober la famille dans un projet de sortie, ce qu’on laissait de côté avant en se centrant sur le projet professionnel, l’hébergement, la famille venant au bout du bout. En Centrale, dès lors que le contact est maintenu via les parloirs, les courriers ou le téléphone, tu en restes là au départ avec le détenu, c’est un terrain privé. L’UVF ouvre cette discussion » (TS 2).
« Ça amène à se positionner alors qu’avant on ne devait le faire qu’à la préparation à la sortie, donc par rapport au détenu on se positionne beaucoup plus tôt, dans le favorable comme dans le défavorable. ...ça m’a amené sur certains dossiers à me positionner par rapport au détenu, par rapport aux faits, beaucoup plus tôt que je ne le faisais. Il y a une relation de confiance et d’empathie à mettre en place avec le détenu, ce qui fait que souvent on aborde pas les faits d’emblée puisqu’on aura des années pour ça. La demande d’UEVF permet d’aborder cette question » (TS 4)
Cette prise en charge plus anticipée des personnes détenues, permet au
travailleur social d’instaurer une nouvelle temporalité dans le suivi du détenu :
« Avec l’outil UVF, je gagne du temps car si je perçois une difficulté, je peux la travailler avec le détenu, et là j’ai le temps de la re-travailler.
Alors que si j’attends la fin de la peine, avec une enquête défavorable, c’est fini parce qu’on est en plein aménagement de peine, alors que là (UVF) il y a des choses qui peuvent être évoquées » (TS 1).
« C’est un outil au départ mis à disposition pour le maintien des liens familiaux mais qui nous a obligé à repenser, retravailler autrement les choses car on aborde beaucoup plus vite des questions, des questionnements qu’on ne pose malheureusement qu’un peu tard en Centrale. C’est souvent au moment de la première Permission de Sortir qu’on commence à poser la question de la famille, des liens, de la sortie » (TS 3).

Les UVF offrent donc la possibilité d’un travail sur le long terme, ce qui
paradoxalement n’est pas toujours réalisé en établissements pour longues
peines. Mais elles introduisent également un changement qualitatif
des bases et axes de travail. En effet, la thématique familiale ou affective
abordée dans les entretiens d’enquête n’est plus simplement "dite"
par la personne détenue, avec son lot d’interprétations et d’ajustements, elle est également "parlée" par la famille elle-même. Cette confrontation des récits ramène une certaine réalité dans les échanges entre le professionnel et la personne détenue et permet ainsi une connaissance plus objective des situations familiales, affectives, relationnelles, etc.
La mise au jour de la problématique relationnelle ou familiale de la
personne détenue éclaire aussi d’autres aspects de sa problématique
et donne ainsi au travailleur social de nouveaux points d’appui pour sa
pratique et le suivi de la personne détenue :
« Si je me réfère au cas de madame X, les UEVF ont révélé une situation problème avec son fils. Je me saisis de ça pour travailler avec la détenue sur la relation mère-enfant » (TS 5).
« L’UEVF c’est un outil pour l’insertion, mais c’est aussi un support qui nous permet de travailler davantage sur le positionnement du détenu.
C’est souvent à l’occasion de la première permission de sortir familiale que les gens se réveillent sur "comment je vais me situer par rapport à mes enfants, est-ce que ma femme veut toujours de moi, est-ce que j’ai vraiment envie de repartir" et là ça permet de travailler son positionnement global sur ce qu’il attend et puis quel regard la famille porte aussi sur lui (...). Il y a une confrontation (détenu/famille) à l’interne, c’est mieux parce qu’en PS on peut se retrouver avec des gens en grande difficulté, dehors, seuls. Là c’est accompagné, on prépare la confrontation (...) et si le détenu ne nous dit rien on a des retours des familles » (TS 3).
« On a pu poser des choses avec les UVF que j’aurais eu du mal à poser autrement, en terme d’évolution, de positionnement, d’inquiétude ...
Certains détenus ne pensaient pas que les UVF seraient une difficulté, mais il y en a et on travaille avec eux parce qu’ils ne se sentent pas prêts à retrouver une place au domicile. Ils anticipent une forme d’angoisse "si déjà aux UVF je souffre, j’ai des difficultés, derrière qu’elle sera ma place à la maison". ...a c’est un outil qui nous apporte tout ce travail possible (...). Je laisse passer le retour en cellule après l’UVF et huit jours après, je les prends quand ils sont encore sur du vécu pour pouvoir analyser avec eux leur fonctionnement, comment se passent les UEVF » (TS 2).
« Ça permet de travailler avec la personne sur de la réalité, des choses qui peuvent faire mal mais ... on anticipe, on est là dès le début de la peine avec la réalité de l’extérieur, avec les bons côtés comme les mauvaises nouvelles. Notre gros boulot c’est de travailler sur la réalité, autrement c’est la bulle. On essaye de choper une jambe et de tenter avec un orteil de toucher terre parce que c’est "planète longue peine". L’UEVF comme outil pour le travailleur social, le mot-clé c’est la réalité du lien avec le positif et le négatif, on re-situe la personne dans une situation un peu plus réelle, ça permet de mieux préparer sa place à la sortie » (TS 1).

L’UVF est donc considérée et utilisée comme un outil permettant de travailler dans des conditions cohérentes à la préparation à la sortie ; sans en être, pour autant, un préalable indispensable :
« Il ne faut pas que cet outil soit utilisé dans le cadre de l’application des peines comme une nécessité avant la permission de sortir. Tout le monde n’a pas besoin d’UVF avant de sortir. Avant ça n’existait pas et il y avait quand même des PS » (TS 4)

Mais l’UVF n’est pas qu’un outil performant de préparation au retour à la vie ordinaire. Elle permet de travailler, comme nous l’avons vu, sur un
principe de réalité, sur le positionnement de la personne détenue par
rapport aux faits, à la famille, à sa situation, etc. Et cela y compris avec
les personnes qui n’ont pas de perspective de sortie à court ou moyen terme.
L’UVF est donc envisagée comme une plus-value importante dans le travail social permettant une connaissance plus exhaustive de la personne
détenue et fournissant des éléments sur lesquels le travailleur social peut
s’appuyer pour construire de manière adaptée un suivi et une prise en
charge :
« Le mot-clé pour les UVF c’est qualitatif. On a beaucoup cantonné le travail social à du quantitatif mais là, même s’il y a du formalisme, on est dans du qualitatif » (TS 1)

Ce regain qualitatif du suivi de la personne détenue, mais plus généralement de l’application des peines, est généré et illustré aussi par le travail de collaboration, d’échange, de partage d’information avec les autres services de l’établissement.
Notamment, comme nous l’avons vu plus haut, avec les surveillants UVF
mais également avec la direction de l’établissement et l’ensemble des
services représentés en commission d’attribution d’UVF :
« On a une famille incestueuse avec déni et des UVF. Depuis un an je travaille avec le détenu pour qu’il se prépare aux questions de la famille, questions que je sentais arriver du côté de la famille, et qui sont arrivées avec une fille qui ne veut plus voir son père. Le détenu trouvait que le CIP se mêlait de ce qui ne le regardait pas : les enfants venaient aux parloirs, ça se passait bien et il ne voyait pas pourquoi les UVF changeraient quelque chose. Et ça s’est passé, la famille a parlé, je sentais que la famille de son côté évoluait et pas lui, il y a eu déblocage, rupture et recréation de lien. Le détenu comprend avec le temps que l’intervention du CIP n’est pas que négative pour lui mais bénéfique pour la famille.
Un an. J’ai beaucoup travaillé ça avec la psycho PEP et le psycho UCSA
 [8] qui suit le détenu. Une famille incestueuse ça ne peut pas être un travail individuel, un seul intervenant, c’est trop lourd » (TS 1)
« Il y a un réel travail de collaboration entre les surveillants et les CIP, alors que dans la plupart des établissements quand il y a un problème aux parloirs, le CIP l’apprend plus tard, par hasard. Là vraiment il y a un souci de communication, une prise en compte de l’outil, ça a été bien travaillé, on est sur une régulation réelle » (TS 3).

UVF et identité professionnelle
Lorsqu’on étudie plus attentivement les discours des personnels impliqués dans le dispositif, qu’ils soient d’insertion ou de surveillance, ce qui frappe c’est la clarté de leur positionnement professionnel et même de leur identification professionnelle. Ici, plusieurs interprétations sont possibles.
S’agissant des surveillants UVF, ce dispositif leur donne un cadre, une
structure, des règles, des consignes, des moyens pour gérer la population
pénale par un « système d’échanges sociaux qui emprunte son modèle aux échanges de la vie ordinaire » [9]. Or, nous savons [10], que ce système d’échanges, s’il est quotidiennement pratiqué par les surveillants de détention, doit être constamment construit informellement par eux. Les surveillants inventent et trouvent des moyens de gérer la population pénale et de maintenir une "paix sociale" par une adaptation permanente dans les face-à-face. Et pourtant, le contenu de ce travail n’est pas formalisé : chaque professionnel construit son propre savoir-faire en procédant dans l’interaction avec la personne détenue « par essai/erreur » [11]. Ce versant du travail constitue un pan essentiel de la réalité du métier et participe à l’équilibre social d’une prison. Pour autant, les moyens que les surveillants mettent en place ne leur sont pas "légalement" reconnus . Cette absence de définition d’une part et de reconnaissance d’autre part empêchent les personnels de pouvoir réellement se situer professionnellement et « interdisent une définition objective du contenu du travail orienté vers un ensemble de buts cohérent » [12]. Le malaise identitaire professionnel ressenti est alors à la mesure du vide et des contradictions éprouvés. C’est sans doute pour quoi les personnels UVF semblent beaucoup plus à l’aise dans leur positionnement professionnel : non seulement le dispositif requiert, et donc leur reconnaît "légalement" ces savoirs-faire, mais de surcroît ces derniers sont objectivés et désormais formalisés. Cette même analyse pourrait sans doute être faite pour d’autres mises en ouvre de politiques pénitentiaires telles que le PEP ou le PACTE 2 [13].
Par ailleurs, les surveillants peuvent mieux circonscrire leur participation au travail d’accompagnement de la personne détenue. Dans ce domaine les UVF donnent aussi un cadre, une structure, des règles, des consignes, des moyens qui permettent à ces personnels d’identifier davantage leur mission de réinsertion et d’être reconnus dans son exercice - ce dont les surveillants de détention sont sans doute trop privés - D’une certaine manière, nous pouvons dire que les UVF contribuent à une réduction des tensions contradictoires [14] et des incertitudes dont souffrent le métier de surveillant et les agents qui l’exercent.
De plus, les UVF réduisent également les tensions et/ou les pressions faites par les personnes détenues. La détention est souvent analysée à partir des rapports a priori antagonistes entre les personnels et les détenus, les contraintes subies par ces derniers et les pressions qu’ils exercent pour chercher à élargir leur champ d’autonomie ou de privilèges. Plus largement, la prison apparaît comme un lieu de tensions si ce n’est de violences, une organisation au sein de laquelle il n’existe pas d’adhésion partagée « sur les buts poursuivis ou sur une oeuvre commune à accomplir » [15].
Les UVF semblent nuancer cet état de fait ou ce constat des études sociologiques.
En premier lieu, la qualité de la structure mise à leur disposition réduit les postures critiques des détenus.
Ensuite, le principe d’intimité qui guide la rencontre satisfait, pour partie, aux attentes des détenus. Enfin, la responsabilité de recevoir leurs proches dans l’intimité et dans une structure adéquate favorise la coopération des détenus. Dans un contexte où les tensions individuelles et inter-individuelles sont moins prégnantes et où les détenus sont dans une logique plus participative, les surveillants ont certainement moins de difficultés que leurs collègues de détention à trouver une cohérence à leur métier. Ceci d’autant qu’ils vont recevoir davantage de signes valorisants. Les témoignages des visiteurs, les lettres de félicitations ou de remerciements qui leur sont adressés rompent avec les discours négatifs ou dévalorisants qui sont généralement et publiquement tenus sur leur métier [16].
(Re)trouvant ainsi le respect de leur métier, ils trouvent également plus de sens à son exercice.
S’agissant des travailleurs sociaux, les interprétations rejoignent en partie celles concernant le personnel de surveillance. Comme eux, ils sont pris dans un réseau de contradictions entre une logique du travail social d’accompagnement et une logique bureaucratique ; entre une obligation de résultats et une obligation de moyens ; entre une représentation de leur métier et une réalité de leurs pratiques. Les UVF sont de nature à réduire ces contradictions en les plaçant dans l’exercice de leurs missions dans des conditions cohérentes. Elles leur permettent également un repositionnement professionnel positif en redonnant une nouvelle dimension sociale à leur travail de prise en charge et d’accompagnement. En outre, s’agissant de la relation avec la personne incarcérée, ce dispositif peut constituer une étape dans la sincérité de la posture du détenu quant à sa réalité affective et/ou familiale. Cette sincérité favorise la préhension de la réalité du détenu. Ainsi, la mise en situation anticipée du détenu dans sa sphère relationnelle privée permet aux personnels d’insertion de travailler avec et sur ses réelles problématiques.
Ce point est fondamental pour les personnels qui, de fait, peuvent se repositionner réellement en tant que travailleurs sociaux. Pour comprendre tout à fait les incidences des UVF sur les pratiques professionnelles que nous avons analysées au cours de cette première partie, il nous faut maintenant aborder les incidences de ce dispositif sur les personnes incarcérées.

Notes:

[1] Ces résultats sont extraits des études statistiques des visites aux parloirs effectuées dans les établissements de Rennes et Saint Martin de Ré. La population de référence est constituée, pour chaque établissement, des personnes détenues non permissionnables sur l’année d’ouverture des UVF. Pour l’ensemble de ces analyses voir C. Rambourg, L’expérimentation des UEVF au CP de Rennes, Mise en ouvre et incidences sur les pratiques professionnelles et les personnes, Rapport final, Juin 2005, ENAP ; ainsi que C. Rambourg, Expérimentation des UVF : Maison Centrale de Saint Martin de Ré, Rapport final, Fév.Mars 2006, ENAP

[2] Idem

[3] Conseiller d’Insertion et de Probation

[4] La circulaire relative au fonctionnement des UVF stipule que « l’existence d’antécédents disciplinaires ne constitue pas, à elle seule, en elle-même, un critère de refus d’accès aux UEVF »

[5] Règle d’action : Ensemble d’actions plus ou moins directement déclenchées sur la base de l’organisation invariante de la conduite considérée et des résultats des différents paramétrages permettant de réaliser l’objectif à atteindre en respectant les contraintes de situation. Elle nécessite l’activation d’une activité mentale tendant à atteindre les buts fixés

[6] Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation

[7] Travailleur Social

[8] Unité de Consultations et de Soins Ambulatoires

[9] A.Chauvenet, G.Benguigui, F.Orlic, « Les surveillants de prison : le prix de la sécurité » in Revue Française de Sociologie, juillet septembre 1993, XXXIV, p.350

[10] Idem

[11] Idem

[12] G.Benguigui, A.Chauvenet, F.Orlic, « Le personnel de surveillance des prisons. Essai de sociologie du travail » in Droit et Société 22 - 1999, p.495

[13] Plan d’Amélioration des Conditions de Travail et d’Emploi

[14] Les travaux de G.Benguigui, A.Chauvenet, F.Orlic, « Le personnel de surveillance des prisons. Essai de sociologie du travail », ont montré que les personnels de surveillance sont pris dans un réseau de contradictions préjudiciable à une définition objective du travail et à l’identification professionnelle des individus : « contradictions entre missions formelles (assurer la discipline et la sécurité), et informelles (éviter les tensions), entre obligations de moyens (respecter les règles) et obligations de résultat (l’absence de désordre, d’émeute, d’évasion), entre logique bureaucratique et logique du maintien de l’ordre, entre sécurité et réinsertion », op.cit.,pp. 494-495

[15] G.Benguigui, A.Chauvenet, F.Orlic, « Le personnel de surveillance des prisons. Essai de sociologie du travail », op.cit.,p.492

[16] Voir à ce propos C.Rambourg, « Violence médiatique : la "pénitentiaire" dans la presse quotidienne nationale » in Violences en prison, sous la direction de F.Courtine, Rapport de recherche, ENAP, oct. 2005, pp. 303-358