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"Les personnes placées sous main de Justice : un public en peine(s) de culture" d’Axelle Nagrignat

04 Un public qui se cherche ou que l’on (re)cherche ?

Mise en ligne : 30 May 2007

Texte de l'article :

Deuxième partie
Les pratiques culturelles des personnes placées sous main de
justice : l’exemple du Spip de Côte-d’Or et de son public culturel

La prison
On y laisse sa vie à la porte, un seul but, rester forte
Ne pas se laisser dépasser par le temps ; par les pensées
Ne pas alourdir sa peine en se mettant en quarantaine
C’est-à-dire, s’enfermer dans sa bulle
Il faut s’occuper, ne pas se laisser aller
Car un jour nous serons libérés
Nous récupérerons ce que nous avons laissé à la porte
quand nous sommes entrés
Nos rêves, nos esprits, mais surtout une nouvelle vie
B. S., détenue

Chapitre 4 Un public qui se cherche ou que l’on (re)cherche ?

Dans cette étude le public culturel en question est composé des personnes placées sous main de justice. Il convient de ne pas oublier même si cela va de soi que la détention n’est jamais un choix mais est subie. La participation des détenus à des activités culturelles est alors conditionnée par des aspects qui dépassent la simple motivation personnelle. Quel cheminement fait de détenus ou de personnes suivies en milieu ouvert un potentiel public culturel ? À moins que ce ne soit un fantasme de l’institution culturelle sans cesse à la recherche de nouveaux publics ?

4.1 Comment les détenus deviennent-ils un public culturel ?
Quand une personne condamnée est incarcérée pour la première fois, elle n’est généralement pas désireuse de participer dans les jours qui suivent à une activité culturelle. Cela nécessite une approche et une acceptation progressives du système carcéral et de ses règles.

4.1.1 De « client » à « public » : une histoire de mots
Le jargon de l’Administration pénitentiaire n’est bien évidemment pas le même que celui du ministère de la Culture. Ainsi, quand la première parle de « client », le second s’intéresse à un « public ». Revenons sur le sens de ces termes afin de mieux cerner la réalité qu’ils recouvrent.

4.1.1.1 Le travailleur social face à un « client »...
Les travailleurs sociaux (qui sont ici Cip, c’est-à-dire les Conseillers d’insertion et de probation) interviennent en milieu ouvert comme en milieu fermé au sein des Spip. Ce sont eux qui prennent en charge les personnes confiées par les autorités judiciaires avec pour principale mission l’aide à la réinsertion sociale.
Pour ces travailleurs sociaux, la personne placée sous main de justice est un « client », c’est-à-dire « une personne qui requiert des services moyennant une rétribution » [1]. Nous passerons sur cet aspect financier qui ne concerne pas les personnes placées sous main de justice. Ce rapport de clientélisme pose un cadre très clair pour la relation entre le Conseiller d’insertion et de probation et la personne suivie.

4.1.1.2 ... ou à un « patient »
Certains travailleurs sociaux ne parlent pas de « client » mais plutôt de « patient » puisqu’il y a cette notion de prise en charge et d’accompagnement, tel un soignant. Ladite personne fait l’objet d’un suivi individuel et est secondée dans la réinsertion sociale. Ces subtilités de langage montrent que les travailleurs sociaux n’ont pas tous la même conception de leur métier.

4.1.1.3 L’intervenant culturel à la rencontre d’un « public »
Pour l’artiste qui anime un atelier en détention ou se produit dans un spectacle, les détenus forment alors un « public ». Ce sont « un ensemble de personnes qui lisent, voient, entendent des oeuvres (littéraires, artistiques, musicales) ; des spectacles » [2]. Ceci est la définition stricto sensu du terme : « public ». Elle induit une rencontre avec une oeuvre, avec l’artistique. De fait l’artiste n’entretient pas le même type de relation avec la personne incarcérée que le travailleur social qui représente, lui, l’autorité judiciaire. L’artiste s’adresse à un détenu comme à n’importe quel autre individu qui compose à un moment donné son public. Ce n’est pas la personne en tant que détenu(e) qui est intéressante aux yeux de l’artiste mais une personne dotée d’une sensibilité propre. Ces distinctions langagières sont importantes parce qu’elles laissent déjà deviner les incompréhensions qui entravent parfois la communication Culture/Justice.

4.1.2 Des motivations utilitaires
« Pour éviter de péter les plombs ».
« On peut rêver, s’évader de ces barreaux. Cela fait du bien ».
« Pour nous emmener ailleurs quelques heures ».
« Heureusement qu’il y a les activités, je perds moins mon temps ».
« Pour faire des choses en groupe ».
Ces témoignages de détenu(e)s de la maison d’arrêt de Dijon [3] rendent compte des motivations qui les poussent à participer à une activité culturelle. Qu’est-ce qui donne envie à une personne détenue de prendre part à un atelier artistique ou d’assister à un spectacle ? Des facteurs directement liés aux conditions de détention provoquent ou expliquent partiellement la participation ou non des détenus.

4.1.2.1 Sortir de cellule et s’occuper
C’est l’explication qui revient le plus dans les propos des détenus de la maison d’arrêt de Dijon. Dans ce type d’établissement, les détenus passent l’essentiel de leur journée en cellule, ne sortant qu’aux temps de promenade. Toute possibilité de quitter pour quelques heures la cellule que l’on partage avec une, deux, voire trois personnes est donc la bienvenue. Sortir de sa cellule, même pour se rendre dans un autre lieu tout autant fermé, permet d’opérer une rupture dans le rythme carcéral.
S’occuper, remplir le temps qui passe si lentement en prison, est primordial pour des personnes incarcérées. Beaucoup expriment le désir de multiplier les activités afin de ne pas sombrer dans la déprime, voire la dépression. Participer aux activités proposées par l’établissement donne un peu de relief à des journées qui se ressemblent et qui se répètent. L’ennui est à bannir.

4.1.2.2 Le désir de s’évader le temps d’une activité
Pratiquer une activité culturelle ou assister à un spectacle permet aux détenus d’oublier momentanément leur incarcération ou du moins de la rendre moins afflictive. Les divers témoignages vont tous dans le même sens, celui d’une échappatoire par l’activité culturelle ou artistique. Et pouvoir ainsi s’extraire de temps à autres de la réalité carcérale et du quotidien aide certainement à supporter plus facilement les moments d’abattement ou à les rendre moins fréquents.
Se rendre à un spectacle ou participer à un atelier sont autant d’occasions de rompre la solitude qui s’installe au quotidien en échangeant et partageant une activité avec d’autres personnes. Cela réintroduit une forme de convivialité proche de celle vécue dehors et maintient ainsi une sociabilité.

4.1.2.3 L’espoir d’une réduction de peine
Il est difficile de savoir dans quelle mesure la participation aux activités est motivée par l’espoir de bénéficier d’un réduction de peine. Les détenus pensent-ils à cela en s’inscrivant ? Selon le Code de procédure pénale des réductions de peine peuvent être accordées aux condamnés qui manifestent « des efforts sérieux de réadaptation sociale » [4].
Les modalités passeraient par l’obtention d’examens ou l’acquisition de connaissances. Les activités culturelles peuvent-elles être perçues comme un effort d’adaptation à l’univers carcéral, comme signe de bonne conduite, d’investissement dans un projet ? Tout dépend des magistrats. Certains sont sensibles à ce que cela peut apporter, et apprécient que le détenu ne reste pas inactif. D’autres non. Cela peut renforcer l’envie du détenu de participer aux activités ; et par conséquent, cela semble pouvoir parfois influer une remise de peine même si les meilleures « preuves » de réadaptation restent aux yeux de l’Administration pénitentiaire le travail ou l’enseignement.

4.1.3 Un réel intérêt artistique
Mais ces motivations utilitaires, très présentes dans un premier temps, évoluent vite ou cohabitent avec d’autres formes d’intérêts, plus culturels ou artistiques. « Elles n’empêchent donc nullement un investissement et un engagement sincères des détenus » [5].

4.1.3.1 Des habitudes de pratiques culturelles ou artistiques
L’analyse des entretiens réalisés avec des détenu(e)s de la maison d’arrêt de Dijon met en évidence que certains d’entre eux avaient avant leur incarcération des habitudes de pratiques. Bien entendu, il est impossible de généraliser au vu de cet échantillon trop réduit, mais on peut faire l’hypothèse que certains choisissent de s’inscrire à un ou des ateliers pour continuer à s’adonner à un loisir ou à une passion. Ainsi, parmi les participants à l’atelier d’arts plastiques chez les majeurs, plusieurs détenus pratiquaient déjà le dessin ou le graffiti. C’est par intérêt qu’ils ont alors choisi cet atelier. De même, beaucoup de jeunes adultes détenus font partie d’un groupe musical ou écrivent des textes. Ceux-ci ont donc intégré le cours de guitare proposé à la maison d’arrêt.

4.1.3.2 La découverte en détention du domaine artistique

Le monde carcéral est un tissu de paradoxes. L’idée que tout phénomène peut engendrer son contraire se vérifie chaque jour en prison. L’incarcération confronte le détenu à des conditions « exceptionnelles », au sens littéral du terme, c’est-à-dire qui sortent de l’ordinaire.
Si le détenu n’est pas laminé par ces conditions, il peut être amené à réagir et à se découvrir autre. Comme le dit Olivier Gosse, « en prison, l’individu peut être amené à rencontrer son destin » [6]. Si le détenu, en réaction à la situation extrême qu’il vit, ne renonce pas à tout espoir et n’éradique pas courage et énergie, il peut voir apparaître un nouveau champ d’investigation. L’art est l’un de ces champs qui peut être ainsi révélé par le monde de la prison. Caroline Legendre, psychologue clinicienne spécialisée en art thérapie, organisa en 1993 le colloque « Création et prison ». À cette occasion elle fait le lien entre les détenus et les créateurs. Elle se demande si « la création, nécessité existentielle, fondamentale et structurante pour l’être humain, [n]e serait [...] pas de façon plus cruciale et vitale dans l’espace-temps carcéral marqué par la rupture, la séparation, la perte, l’absence ? » [7]. Bien évidemment la prison ne crée pas des amateurs d’art et encore moins des artistes, mais elle provoque une situation propice à la rencontre du détenu avec l’art. La rencontre crée un précédent qui peut susciter un intérêt jusqu’alors insoupçonné. Une certaine forme de disponibilité liée à l’incarcération rend possible l’investissement du champ artistique.

4.2 Un « public empêché », mais de quoi ?
On a coutume de parler de la prison comme d’un « milieu empêché », expression énigmatique à première vue mais qu’il faut entendre au sens littéral. Les personnes incarcérées forment un « public empêché » car elles ne peuvent avoir accès par elles-mêmes, comme à l’extérieur, aux activités culturelles ou artistiques. La détention entrave cette liberté et très concrètement « empêche » les individus de choisir leurs pratiques ou activités. Mais de quoi ce public fait de personnes incarcérées est-il réellement empêché ?

4.2.1 Une prison qui déresponsabilise

Le système carcéral prend en charge les détenus sans que ceux-ci aient quasiment leur mot à dire ou de décisions propres à prendre. Les activités culturelles et artistiques peuvent être un moyen de contrer cette déresponsabilisation liée à l’incarcération.

4.2.1.1 Des détenus infantilisés
« La prison constitue une vie artificielle, une vie hors la loi sociale » [8], ce qui engendre une déresponsabilisation du détenu. Tout d’abord, l’incarcération marque la prise en charge administrative de l’individu. La composition des repas, les personnes partageant leur intimité, le travail, les marques des produits « cantinés », le médecin ou le psychologue consulté, etc. Rien de tout cela n’est choisi par les détenus, mais bien par l’Administration. Des décisions qui relèvent habituellement de la volonté individuelle requièrent en détention le consentement des autorités. L’incarcération entraîne une subordination permanente des détenus. Le caractère autoritaire et arbitraire de ce système déresponsabilise et infantilise les personnes incarcérées. Corinne Rostaing fait l’hypothèse que cette passivité à laquelle sont condamnés les détenus entretient parfois de manière pernicieuse un état de dépendance bien antérieur à l’incarcération.

4.2.1.2 De spectateur à acteur (de sa vie)

Le système carcéral aménage cependant des espaces qui permettent un retour de l’initiative personnelle et de l’agir. Et les ateliers artistiques ou autres activités culturelles semblent participer à cette (re)prise de contrôle de sa vie par le détenu. En participant à ce type d’activités, l’individu incarcéré rompt tout d’abord avec la monotonie et la répétition des journées carcérales. Il a l’impression ainsi de maîtriser - en partie du moins - son emploi du temps par ces plages horaires réservées à un atelier ou à un spectacle. Il ne reste plus enfermé en cellule à longueur de journée, mais agit. Il réinvestit sa vie, lutte contre une institution infantilisante afin d’être acteur de sa vie et de sa détention. Certes, s’inscrire à un atelier entraîne bon nombre d’obligations pour le détenu qui va devoir afficher régularité (venir régulièrement et toujours à l’heure), sociabilité (travailler en groupe), écoute (respecter les consignes de l’intervenant) et concentration (maintenir des efforts prolongés pour obtenir un résultat). Mais la contrainte est alors personnelle et voulue. Elle s’inscrit dans une logique volontaire. Lorsqu’un détenu s’engage dans un atelier, il endosse une part de responsabilité face au groupe et face à l’intervenant. Il devient un élément d’un groupe au sein duquel on lui confie des tâches.

4.2.1.3 Un paradoxe : comment toucher les personnes les plus fragilisées ?
Ce qui est très interpellant lorsque l’on constate ce retour de l’agir, c’est la découverte d’un paradoxe : les personnes qui participent aux activités sont avant tout celles qui présentent la plus forte sociabilité et le moins de fragilités, notamment d’ordre psychique. Il semble difficile de toucher et donc de (re)mobiliser les individus les plus marginalisés et les plus en souffrance. Or, dans l’idéal, la pratique artistique devrait aider à la réinsertion de chaque détenu et permettre à tous d’y avoir accès. Un cercle vertueux s’installe puisque les personnes les plus aptes à se saisir des opportunités d’activités participent à des ateliers et assistent aux manifestations culturelles et artistiques proposées dans l’établissement, retrouvant ainsi autonomie et dynamisme. A contrario, un cerce vicieux ne cesse d’écarter les individus les plus vulnérables d’une possible réappropriation de leur vie carcérale. Cette réflexion mériterait d’être développée et approfondie dans une autre étude.

4.2.2 Un public triplement empêché
Partons d’un constat général : les ateliers artistiques n’attirent pas un grand nombre de détenus. Seule une minorité y prend part. Il en va de même pour toutes les activités culturelles proposées. Les détenus peuvent refuser ou se voir refuser l’accès aux pratiques culturelles et artistiques de différentes manières. Cela peut découler d’un choix personnel mais des éléments indépendants de leur volonté entrent également en jeu.

4.2.2.1 Des choix individuels
Comme nous l’avons déjà précisé précédemment, l’individu incarcéré privilégie souvent le travail pénal aux activités socioculturelles. Par nécessité économique la plupart du temps. Mais il lui faut également choisir entre les ateliers et le sport, les plages-horaires de ces deux activités se chevauchant dans de nombreux établissements. Le sport est très pratiqué en détention, par les hommes comme par les femmes, car c’est un bon dérivatif non seulement à l’ennui mais aussi à la violence. Certains surveillants encouragent même les activités sportives pour leur effet soi-disant lénitif. Un détenu fatigué par l’effort physique serait moins enclin à la rébellion. Du moins est-ce le raisonnement de certains. Des détenus se privent d’activités culturelles parce qu’ils ne peuvent concevoir d’appartenir à un groupe. Cette fuite de la collectivité s’explique par les conditions de promiscuité qui sont imposées en détention. Des prisonniers refusent de partager des occupations avec des personnes qu’ils n’ont pas choisies de côtoyer. Enfin, un rejet systématique de l’institution carcérale pousse des détenus à refuser toute action émanant de l’Administration.

4.2.2.2 Le barrage du délit
Il y a une hiérarchie carcérale des délits, et chaque détenu occupe une place précise dans cette échelle. Le délit détermine l’acceptation ou le rejet d’un détenu par les autres prisonniers. Il existe une classification des délits, au sein de laquelle les atteintes aux moeurs sont les plus stigmatisées. Les criminels d’enfants, les violeurs et délinquants sexuels (en particulier les pédophiles) sont rejetés et déconsidérés subissant l’hostilité plus ou moins agressive des autres détenus. Par peur d’être réprouvés et violentés, les détenus qui sont mis au ban de la population pénitentiaire peuvent renoncer par eux-mêmes à participer aux ateliers ou aux autres activités collectives. De même, certains détenus refusent de partager ces moments avec eux, préférant alors s’abstenir.

4.2.2.3 Des barrières culturelles ou scolaires
De nombreux freins culturels, linguistiques ou scolaires font de certains détenus un « public empêché ». La première barrière culturelle est celle de la langue. Au 1er juillet 2004, les prisons françaises accueillaient 27% d’étrangers [9]. Tous ne manient pas correctement le français, ce qui entraîne des problèmes de communication avec le personnel pénitentiaire, les codétenus mais aussi les intervenants extérieurs. De fait, ces personnes sont exclues de certains ateliers artistiques basés sur le langage (écriture, théâtre de texte...).
C’est pourquoi il est important de programmer des ateliers faisant appel à des capacités pas nécessairement liées à l’écrit ou à la langue, comme des ateliers d’arts plastiques, de sculpture, d’expression corporelle, etc.
Cette barrière ne demeure cependant pas infranchissable. Plus forte encore est celle de l’illettrisme. En avril 2000, 10,4% [10] de la population carcérale était déclarée illettrée, étant exclue de facto des pratiques qui nécessitent une certaine maîtrise du langage écrit. Pour ces personnes, être au courant des activités est déjà une gageure puisque la plupart sont proposées par voie d’affichage écrit. Le Spip de Côte-d’Or qui décide de la programmation culturelle à la maison d’arrêt de Dijon s’efforce d’utiliser un système d’affichage par logos et par couleurs afin que le maximum de personnes (et notamment les illettrés) soient informées de ce qui se passe dans l’établissement.

4.2.3 Chez les mineurs, une culture salvatrice ?
Les mineurs incarcérés n’intéressent que depuis peu les écrits sur la détention. La bibliographie sur le développement culturel en milieu pénitentiaire n’étant pas très fournie, celle concernant l’accès à la culture des mineurs en prison est quasiment inexistante. Pourtant, il pourrait être intéressant de voir comment les jeunes détenus se saisissent de l’offre culturelle et comment la culture peut contribuer à une réinsertion réussie. D’autant plus que le nombre de mineurs incarcérés ne cesse d’augmenter depuis quelques années.

4.2.3.1 Les jeunes : un public culturel
Sans aucun doute les jeunes gens - quel que soit le sexe - sont des grands consommateurs de culture. Le bulletin Développement culturel consacré aux loisirs des 8-19 ans [11] montre que cette tranche d’âge se caractérise principalement par l’importance des pratiques audiovisuelles (télévision, visionnage de cassettes vidéo ou de DVDs) et musicales (écoute de disques et de la radio) domestiques, mais aussi par des sorties nombreuses au cinéma ou à des concerts. Beaucoup pratiquent un instrument de musique ou chantent dans des groupes. Le poids de ce type de sorties dans les loisirs culturels des adolescents est lié à la forte sociabilité caractéristique de ces âges.

4.2.3.2 Être mineur en détention
Dans certaines maisons d’arrêt un quartier mineurs existe. C’est là que sont incarcérés les jeunes prévenus, jusqu’à l’âge de dix-huit ans. Lorsqu’ils sont condamnés à de longues peines, il y a deux possibilités : soit les jeunes restent en maison d’arrêt, au sein du quartier mineurs, soit ils sont transférés dans de grands centres appelés Centres de jeunes détenus. Cela dépend du nombre de places vacantes dans ce dernier type d’établissement. De nouveaux établissements pour les mineurs vont voir le jour très prochainement : il s’agit des Établissements pour mineurs qui se chargeront à la fois des prévenus et des condamnés. Le second changement notable concerne les mineures. Jusque à ce jour, les adolescentes étaient incarcérées avec les adultes, au sein du quartier femmes. Ainsi, elles ne disposaient ni d’une aile, ni d’activités propres. Les établissements pour mineurs pourront les accueillir dans une aile spécifique. Les mineurs de moins de seize ans se voient dispenser en détention un enseignement obligatoire (à Dijon, cette obligation est faite jusqu’à dix-huit ans). Ces cours ont avant tout comme objectif de « favoriser une reprise de contact avec le milieu scolaire » [12], pour des adolescents pour la plupart en échec, voire en rupture, scolaires. Ils sont également obligés de participer au moins à une activité socioculturelle, afin de faire preuve d’un minimum d’efforts de socialisation et de ne pas sombrer dans la solitude. Plus exactement, ils peuvent refuser de prendre part aux activités proposées mais doivent, le cas échéant, rester en cellule, sans possibilité de regarder la télévision. Cette dernière condition pousse souvent les mineurs à participer à un ou plusieurs ateliers afin de ne pas trop s’ennuyer.

4.2.3.3 Une culture qui (ré)éduque
Bien que ce soit la Protection judiciaire de la jeunesse qui prend en charge le suivi sociojudiciaire des mineurs, les Spip restent pilotes en ce qui concerne les activités socioculturelles proposées aux jeunes détenus. Aussi le directeur doit-il bâtir une programmation adaptée à cette catégorie de détenus, en particulier à leur âge. Bien souvent des ateliers en lien avec l’audiovisuel sont proposés, comme l’atelier vidéo de la maison d’arrêt de Dijon où selon les années, le travail vise la création d’un petit film d’animation ou la réalisation d’un clip musical. Comme le rappelait l’intervenant Stéphane Lafoy, une grande part de son rôle est éducatif. Il faut sans cesse contenir et (re)cadrer les mineurs. De manière encore plus évidente chez les mineurs que chez les adultes, la culture peut être un excellent outil de réinsertion sociale. Les jeunes détenus présentent bien souvent une plus grande marginalisation que les adultes. Les faits qui leur sont reprochés sont fréquemment plus graves ou alors liés à de multiples récidives. La peine de prison intervient quand toutes les alternatives ont été épuisées. La prévention de la récidive prend tout son sens lorsqu’elle concerne des adolescents qu’on espère ne plus revoir en prison. Et les activités culturelles et artistiques peuvent contribuer à réinsérer ou tout simplement insérer ces jeunes dans une société qu’ils rejettent et qui les rejette.

Notes:

[1] Le Petit Robert, 1999

[2] Le Petit Robert, 1999

[3] Témoignages recueillis lors d’entretiens individuels avec des détenus, en juin 2005

[4] Code de procédure pénale, article 72 161

[5] Florence Martin, Les ateliers artistiques en prison : créer pour se recréer ? (DEA, 2003),

[6] Gosse, op. cit.

[7] Legendre, op. cit.

[8] Corinne Rostaing, La relation carcérale. Identités et rapports sociaux dans les prisons de femmes, (Paris : PUF, 1997)

[9] Ministère de la Justice, Les Chiffres-clés de la Justice, op. cit.

[10] Combière, op. cit.

[11] Ministère de la Culture et de la Communication, Direction de l’administration générale, Département des études et de la prospective, ‘Les loisirs des 8-19 ans’, Développement culturel n°131 (Décembre 1999)

[12] Edouard Zambeaux, En prison avec des ados. Enquête au coeur de l’école du vice, (Paris : Denoël Impacts, 2001)