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04 En prison, on devient la maladie

Témoignage de Didier Robert, incarcéré à la maison d’arrêt de la Santé (Paris)

Mise en ligne : 30 March 2008

Incarcéré à la maison d’arrêt de la Santé, Didier Robert témoigne depuis sa cellule de son quotidien. Le quotidien d’une personne malade du sida, souffrant de plusieurs pathologies, et dont la santé vacille avec l’enfermement. Tout comme le moral.

Témoignage lu par Charlotte Paradis, de Ban Public (association dont Didier Robertest membre).

Texte de l'article :

« Si j’ai découvert ma séropositivité en prison en 1987 et pris mon premier traitement à l’AZT en 1991 à la maison d’arrêt de la Santé, c’est la première fois que j’y vis ma maladie en phase sida avec une quadrithérapie. C’est l’enfer. Depuis mon incarcération, j’ai des neuropathies, des maux de tête, des crises d’hypoglycémie. J’ai mal aux muscles, j’ai des crampes et des douleurs que je ne ressentais pas à l’extérieur grâce à l’activité professionnelle que j’avais ainsi qu’à ma pratique sportive. En prison, je vis cela en continu.
Le traitement anti-VIH que je prends devrait être mis au frais, pourtant, malgré la chaleur de l’été, on me le donne pour 7 jours. Tout est fait pour que je balance tout à la poubelle parce qu’en plus, j’ai le moral à zéro. Difficile de croire qu’un traitement puisse être efficace dans des conditions de détention aussi insalubres.

En arrivant en 2005, j’ai été placé dans une cellule de trois personnes, j’ai donc été obligé de cacher aux autres ma maladie et ma prise de médicaments, matin et soir. Je m’étais alors inventé un diabète et un problème rénal. Je n’avais alors rien à manger, ce qui se révèle pourtant indispensable à une bonne observance. Pour les douleurs musculaires liées aux neuropathies, je ne pouvais que me masser et boire le plus possible, mais l’eau du robinet est infecte et extrêmement calcaire.

Suite à mon incarcération, j’ai perdu 7 kilos en un mois. J’essaye de m’alimenter même si l’appétit manque, mais la nourriture fournie par l’administration pénitentiaire est vraiment trop immangeable. Grâce aux mandats envoyés par mes amis, j’achète des denrées faciles à absorber.
Je dois prendre mes médicaments à heures fixes, toutes les 12 heures, mais en prison, c’est très compliqué. Il faudrait que les repas soient distribués à des heures normales et non en fonction des horaires administratifs. Le déjeuner est servi à 11h45 et le dîner à 17h45. Qui mange à ces heures ? Personne. Or, manger au moment de la prise des médicaments assure la bonne efficacité du traitement et permet d’éviter les nausées et autres effets secondaires. Sinon c’est l’enfer dans toute sa splendeur. A propos de nutrition, on devrait absorber normalement entre 1 800 à 2 000 calories par jour, et 10 % de plus pour les personnes séropositives aux VIH et VHC. Ici, les repas n’en contiennent pas suffisamment.

A 17h30, en prison, la journée est finie. Reste à affronter la soirée et la nuit. C’est au moment où je veux me coucher et dormir que je rencontre mes démons. Mon horloge biologique est restée sur l’horaire d’un homme libre. Heureusement, je vois un psychologue chaque semaine pour en parler. Et puis, il y a cette maladie silencieuse que l’on appelle sida, qui me ronge les CD4 et la santé en silence, sournoisement, en tueur impitoyable.

Depuis mon incarcération, on m’a diagnostiqué un cancer bénin de la peau, la maladie de Bowen. Cela m’a valu trois opérations pour m’ôter des tumeurs et des tâches. J’ai également fait un infarctus et une péricardite, ma vue a baissé (je porte maintenant des lunettes), j’ai été mis sous Fuzéon (une injection sous-cutanée toutes les 12 heures) avec tous les soucis liés aux autorisations d’injection du médicament en cellule car l’UCSA n’est pas ouverte sur une amplitude de 12 heures.

Dire que dehors, de mon sida, je ne faisais vraiment pas une maladie ! En prison, on devient la maladie. Je dois subir tous les effets secondaires que j’arrivais à gérer dehors... Malgré tout, ne dit-on pas qu’il ne faut jamais baisser les bras ? Mais en vérité, confronté à la réalité du quotidien carcéral, il y a des jours où je me dis “ à quoi bon se bourrer le mou sur une espérance de vie plus longue ” ? Jusqu’à quel prix payer pour gagner quelques années que je vais certainement passer en prison ? »